La mort du photographe Marc Garanger

En 1960, le photographe, envoyé en Algérie pour son service militaire, avait pris des photos marquantes de la répression et des femmes dévoilées de force. Il est mort le 27 avril, à l’âge de 84 ans.

Par Publié le 02 mai 2020 à 10h59 - Mis à jour le 02 mai 2020 à 15h20

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Marc Garanger, en 2011.
Marc Garanger, en 2011. SERGE DELEU/SAIF IMAGES

Le photographe Marc Garanger a fait des milliers d’images, mais ce sont celles qu’il a prises pendant la guerre d’Algérie qui resteront dans les mémoires : alors jeune appelé, il est l’un des rares photographes professionnels à fixer sur pellicule les atrocités de l’armée française. Il a aussi réalisé des milliers de portraits de femmes algériennes, le regard révolté. Le photographe est mort le 27 avril à 84 ans.

Gêné par un lourd bégaiement, Marc Garanger voit d’abord dans la photographie un moyen de s’exprimer sans mots. Dès 17 ans, il photographie la nature, les bistros, les petits vieux de l’Eure où il est né. Un voyage en Afrique, en 1957, lui ouvre les yeux sur son époque : « J’ai découvert les colonies, les gens n’y parlaient que d’indépendance », racontera-t-il au Monde.

« Moi, j’ai fait tous mes clichés dans l’unique idée de dénoncer le colonialisme. Et on me renvoie à mon statut de militaire dans l’armée coloniale. Mais mes photos parlent pour moi »

Après avoir bénéficié d’un sursis grâce à ses études de sciences naturelles, il finit par être appelé sous les drapeaux et part en 1960 en Algérie, la mort dans l’âme : « J’étais convaincu que la guerre était inutile et qu’elle serait perdue. » Au régiment d’Aïn Terzine, à 100 kilomètres au sud-est d’Alger, il parvient à se faire nommer photographe officiel. Il a déjà dix ans de métier derrière lui et, tout en photographiant ce qu’on lui demande, il s’efforce de montrer ce qu’est une guerre coloniale, en cachant soigneusement ses convictions. Pendant vingt-quatre mois, il récolte des milliers de photos.

Parmi ses images fortes, celle de Saïd Bouakli, commissaire politique du FLN, qui vient d’être capturé, et gît sur un lit de camp, une balle dans la cuisse, attendant d’être « interrogé ». Quelques jours plus tard, le constat de gendarmerie dira qu’il est mort de ses blessures, devenues « deux balles dans le thorax et une troisième dans le crâne »… Marc Garanger a aussi photographié les anciens compagnons de lutte de Bouakli, piégés avec lui, tous morts – le commando n’a pas fait de prisonniers.

2 000 portraits de femmes berbères

Mais son travail le plus célèbre reste une série de 2 000 portraits de femmes berbères, dans les villages environnant la caserne. A l’époque, l’armée française regroupe les paysans pour les « protéger » du FLN – en réalité pour les contrôler – dans des villages construits pour l’occasion, après avoir détruit toutes leurs habitations. Le photographe est chargé de faire des photographies d’identité de ces « regroupés » : en majorité des femmes, les hommes étant morts ou dans le maquis. « Pour ces femmes, c’est une humiliation visible dans leur regard, raconte le photographe. Elles ne pouvaient pas dire non et devaient retirer leur voile. Elles n’avaient jamais posé, ne s’étaient jamais vues en photo. Ça se passait dans un silence total. » A cette violence symbolique, elles répondent par un regard de haine : « J’ai reçu leur regard à bout portant, premier ­témoin d’une protestation muette, violente. » Garanger, inspiré par les photos d’Indiens faites par Edward Curtis au début du XXe siècle aux Etats-Unis, décide de cadrer large, pour montrer aussi leur culture – costumes, coif­fures, bijoux… Il profite d’une permission, en 1961, pour publier ses portraits dans le magazine suisse L’Illustré.

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