Des films en DVD à voir ou revoir en confinement

Chaque mercredi dans « La Matinale », les critiques du « Monde » nous livrent leur sélection de films. Confinement oblige, ils vous ont concocté aujourd’hui une liste de longs-métrages à savourer dans votre canapé en cette période propice pour réviser ses classiques.

Par , et Publié le 25 mars 2020 à 01h29 - Mis à jour le 25 mars 2020 à 06h03

Temps de Lecture 7 min.

« Le lieu du crime » avec Catherine Deneuve, en 1986.
« Le lieu du crime » avec Catherine Deneuve, en 1986. T. FILMS

LA LISTE DE LA MATINALE

Quelle meilleure occasion que cette phase imprévue de confinement pour découvrir des films qu’on a ratés lors de leur sortie en salle, ou bien revoir des chefs-d’œuvre oubliés. Cette semaine, « La Matinale » vous propose ainsi un coffret de DVD réunissant le meilleur d’André Téchiné, un autre de Bertrand Mandico, et des longs-métrages à visionner d’urgence, signés Alan Parker, Stanley Donen, John Frankenheimer et Frank Beauvais.

André Téchiné ou la mélancolique violence des sentiments

L’œuvre d’André Téchiné est l’une des plus attachantes qui soit. Alternant les formats grand style et intimiste, elle pourrait passer pour une chronique au long cours des grandes évolutions de la société française, à condition de préciser que le miroir tendu sur le chemin est plus baroque que naturaliste. Trois œuvres offrent ici un échantillon aléatoire d’une carrière étendue sur un demi-siècle.

Souvenirs d’en France (1975), plongée sur trente ans dans une famille de la bourgeoisie provinciale finalement conquise par une simple blanchisseuse, est une pierre de touche. Dix ans plus tard, Rendez-vous (1985) révèle Juliette Binoche dans le rôle d’une apprentie comédienne débarquant à Paris, incarnation vibrante d’une éducation sentimentale douloureuse et ambiguë. Enfin, Le Lieu du crime (1986), encore un roman de formation, sous le soleil éblouissant du Sud-Ouest, d’un adolescent dont la rencontre avec deux dangereux fugitifs va bouleverser la vie, et celle de sa mère, interprétée par Catherine Deneuve, appelée à devenir l’actrice de prédilection du cinéaste. J. Ma.

Coffret André Téchiné. Blu-ray et DVD. Carlotta Films, 20 €.

Dans les flammes de l’enfer du Sud ségrégationniste

Alan Parker, cinéaste anglais qui ne fait pas dans la demi-mesure, a réalisé Mississippi Burning en 1988, d’après un fait divers de 1964 : l’assassinat de trois jeunes membres d’un comité des droits civiques par le Ku Klux Klan local. Auteur d’un nombre conséquent de très gros succès – Midnight Express (1978), Fame (1980), Birdy (1984)… –, il signe avec ce long-métrage un jalon mémorable du film antiraciste situé dans le Sud profond, poisseux et révulsif à souhait.

La distribution du bien et du mal joue ici sur du velours : d’un côté une ville acquise tout entière à l’incendie du ghetto noir et au démon invétéré du racisme, de l’autre un couple d’inspecteurs du FBI qui se divise entre un jeune yankee réglo et collet monté (Willem Dafoe) et un vieux briscard (Gene Hackman) du cru qui sait comment il convient de parler à ses congénères. Hackman, monstre de présence, dévore évidemment à lui seul le film. J. Ma.

« Mississipi Burning », film américain d’Alan Parker (1988). Atelier d’images/Arte Editions, 19,99 €.

Neuf poèmes visuels et sonores de Bertrand Mandico

Dernier mage illusionniste du cinéma français, Bertrand Mandico n’est pas seulement l’auteur des Garçons sauvages (2018), mais œuvre depuis plus de dix ans dans le domaine de la forme brève, dont il a synthétisé une myriade de formules inclassables. Ce sont neuf de ces poèmes visuels et sonores, tournés entre 2013 et 2017, que l’éditeur Malavida rassemble dans un beau coffret serti de noir, sous forme d’un alléchant cabinet de curiosités. Songes humides et cages de reflets, les films de Bertrand Mandico sont autant de fantasmes baroques bricolés en studio et dont l’artisanat apparent, assumé comme tel, procure à la rêverie équivoque une formidable rampe de lancement.

Personnages hermaphrodites, créatures mythiques et organes protubérants se meuvent dans une profonde forêt de symboles et transforment l’image en une formidable mixture érogène. Du miroitant Notre-Dame des hormones (2015) au grinçant Souvenir d’un montreur de seins (2014), l’univers de Mandico se situe quelque part entre les bouffées délirantes de Guillaume Apollinaire et les mirages de Jean Cocteau : sur le terrain privilégié de la poésie. Ma. Mt

« Mandico Box 2. Hormona et Vanités ». 1 Blu-ray + 1 DVD + 1 livret. Malavida, 23 €.

Une comédie douce-amère sur la vie à deux

La plus belle des comédies douces-amères sur l’inévitable usure du couple n’est autre que Voyage à deux (1967), du grand Stanley Donen (Chantons sous la pluie, 1952), qui, sous ses allures primesautières et vagabondes, recouvre de profonds torrents d’émotion. Le couple fatigué qu’y forment Audrey Hepburn et Albert Finney (tous deux d’un charme affolant) accomplit ce qui ressemble à son dernier tour de piste, sous forme d’un road trip annuel à travers la France pour rejoindre son lieu de villégiature estivale sur la Côte d’Azur. Sauf qu’à l’avancée inéluctable du voyage, le film répond de la plus belle des manières : en rebroussant le temps, compilant les souvenirs des précédentes virées jusqu’au moment inaugural de la rencontre quinze ans plus tôt.

Tour à tour léger, bouffon et désespéré, Voyage à deux est surtout un formidable film de montage, tous les stades de la vie à deux se télescopant en un feuilleté qui permet de prendre conscience du temps qui passe, et de la fougue juvénile qu’on perd en chemin. Wild Side réserve à ce film bouleversant, et trop peu connu, un écrin gargantuesque comprenant un copieux album où l’on retrouve, outre l’histoire du tournage, de splendides photographies de plateau. Ma. Mt

« Voyage à deux », film britannique et américain (1967) de Stanley Donen. Coffret 1 Blu-ray + 1 DVD + 1 album. Wild Side, 49,99 €.

Deux astres de Robert Bresson

En période de confinement, il n’est pas inutile de revenir à Robert Bresson, le grand janséniste du cinéma français dont l’œuvre est tout indiquée pour pallier l’indigestion d’images. Potemkine vient d’éditer ses derniers films en noir et blanc avant passage définitif à la couleur, Au hasard Balthazar (1966) et Mouchette (1967), astres noirs et chefs-d’œuvre ruraux aussi sombres que cinglants.

Dans le premier, un pauvre âne, personnage biblique s’il en est, passe de propriétaire en propriétaire et devient le révélateur des turpitudes humaines, comme l’allégorie d’une souffrance universelle. Dans le second, Bresson emprunte à Bernanos Mouchette, son héroïne sauvageonne, poussée comme un chardon sur une terre ingrate, pour saisir quel vent de révolte souffle à travers elle. Ane ou enfant, tous les personnages de Bresson sont éligibles au martyre et à la grâce. Les deux éditions font le pari judicieux de la simplicité, valant avant tout pour les splendides copies restaurées qu’elles présentent. Ma. Mt

« Au hasard Balthazar » et « Mouchette », deux films français de Robert Bresson. 1 Blu-ray par film. Potemkine, 19,90 € l’unité.

Plongée dans les rues de Harlem

C’est un titre rare que l’éditeur Rimini met ici en circulation : le second long-métrage de John Frankenheimer, réalisateur solidement formé à la télévision, et l’une de ses cinq collaborations avec Burt Lancaster, également producteur. Adapté d’un roman d’Evan Hunter, spécialiste des phénomènes de gangs, Le Temps du châtiment est un film de procès dans la meilleure veine du cinéma progressiste américain des années 1960.

A Harlem, un aveugle portoricain est tué au couteau par une bande d’ados italo-américains. Hank Bell (Lancaster), adjoint du procureur et originaire du quartier, revient mener l’enquête mais découvre une situation complexe. Pour asseoir la réalité d’un tel sujet, Frankenheimer installe sa caméra in situ, dans les rues bouillonnantes et délabrées de Harlem, et fait jouer des jeunes du quartier, dont certains issus des gangs. Durant les scènes d’action au montage heurté, les décadrages intempestifs bousculent les conventions classiques, amenées à être balayées par un vent imminent de modernité. Ma. Mt

« Le Temps du châtiment », film américain (1961) de John Frankenheimer. 1 Blu-ray + 1 livret. Rimini Editions, 19,99 €.

Le journal intime de Frank Beauvais

Un nom est apparu sur la carte du cinéma français, en 2019, celui de Frank Beauvais. Né en 1970, le programmateur de films a bouleversé la critique avec son premier long-métrage, Ne croyez surtout pas que je hurle, où, sur le mode du journal et du montage d’images, l’auteur mêle son désespoir intime à son dégoût politique d’une époque dont la noirceur a éteint presque toutes les lueurs, mais pas encore celles du cinéma.

Bloqué dans un petit village d’Alsace à la suite d’une rupture amoureuse, tenté par la rébellion sans trop y croire, c’est enfermé chez lui, et devant les images des autres cinéastes, que Frank Beauvais a trouvé la forme la plus juste de son récit, lequel se situe entre janvier 2016 et octobre 2016 – le DVD contient un entretien de 34 minutes avec le réalisateur, ainsi que l’intégralité de ses courts-métrages.

Les mots de Frank Beauvais font l’effet d’une pluie de cendres sublimée par le splendide et rigoureux montage. « Je ne vois plus de monde, je ne vois plus le monde. J’essaie de le penser à travers les films, les films seuls que je vois jour et nuit. » Quelle troublante mise en abyme que des spectateurs aujourd’hui confinés et sous perfusion d’images puissent découvrir un tel film !  Cl. F.

« Ne croyez surtout pas que je hurle », film français (2019) de Frank Beauvais. Capricci, 22,50 €.

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