Steve McQueen, d’une rive de l’art à une autre

Le plasticien et cinéaste, qui navigue depuis près de trente ans sur tous les registres de l’image, expose ses vidéos envoûtantes à la Tate Modern et à la Tate Britain de Londres.

Par Publié le 15 février 2020 à 01h28 - Mis à jour le 15 février 2020 à 10h19

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Extrait de « Static » (2009), vidéo de Steve McQueen.
Extrait de « Static » (2009), vidéo de Steve McQueen. STEVE MCQUEEN / THOMAS DANE GALLERY AND MARIAN GOODMAN GALLERY

Plus qu’une exposition, c’est une plongée au cœur des images que Steve McQueen met en scène à la Tate Modern, à Londres. Plongée à corps perdu, tant il s’agit d’éprouver de tout son être ce monde en deux dimensions, plutôt que de se laisser aller à n’être qu’un œil. Accueillant l’essentiel de sa production de vidéaste, cette première rétrospective britannique depuis vingt ans transforme le musée londonien en camera obscura tout offerte à la quête de l’artiste : à savoir éprouver et comprendre ce qui, dans l’image, relève de la révélation. Révélation d’un être, d’un fragment du réel, du peu qui peut en être transmis par l’art.

Seul artiste au monde à être récompensé à la fois du Turner Prize (1999) réservé aux plasticiens et d’un Oscar couronnant son long-métrage Twelve Year a Slave (2014), l’homme navigue depuis près de trente ans sur tous les registres de l’image. Il y a en lui du Buster Keaton et du documentariste caméra au poing, du poète archiviste et du Jonas Mekas. A la rentrée, il dévoilera sa première série télé, Small Axe, sur la communauté antillaise de Londres, où il a grandi.

De plans-séquences sur un baiser volé en montages sophistiqués, le spectre de ses productions peut ainsi paraître déconcertant d’amplitude. Jusqu’à ce que l’on comprenne que c’est avant tout au corps que ces films s’adressent. Corps en transe, comme celle dont est possédé le chanteur de trip-hop Tricky, filmé lors d’une répétition épique. Ou corps serein, à l’instar de ce jeune homme des Antilles britanniques, filmé de dos sur fond de mer, à qui McQueen offre une sépulture vidéo quand il apprend son terrible assassinat, des années plus tard.

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L’une des plus belles séquences de l’exposition naît du dialogue entre deux projecteurs 16 mm. Deux films, l’un noir, l’autre rouge. Deux gestes, simplissimes. D’un côté, des doigts, ceux de l’artiste, s’acharnent sur un téton, le sien, tentative de saisie violente, ridicule, acharnée. De l’autre, un œil, et quel œil : celui de Charlotte Rampling, qui s’est prêtée au bon vouloir de McQueen. Là encore, les doigts de l’artiste, qui s’efforcent d’approcher au plus près cet œil mythique. Pressent et oppressent la paupière, menacent la pupille, jusqu’à toucher le globe même.

Pourquoi ces deux gestes absurdes touchent-ils tant ? Sans doute parce qu’ils résument l’ambition de McQueen : ce désir ardent de saisir une vérité, sa conscience de l’impossibilité d’y parvenir, son acharnement à tenter pourtant. « En fait, je m’intéresse à la vérité, livre dans le catalogue l’artiste, qui donne peu d’interviews. Je ne suis pas là pour manipuler les gens. Bien au contraire. Je ne mets pas de filtre sur la vie. Ce dont il s’agit, c’est de ne pas cligner les yeux. » Dans Charlotte, l’œil de la Rampling ne tremble pas un instant devant la menace. Fier, grand ouvert, malléable, fort de tous ses hors-champs.

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