Théâtre : un double voyage dans la mer de mots de Duras

A Strasbourg et à Villeurbanne, Christine Letailleur et Louise Vignaud mettent en scène deux textes de l’écrivaine, « L’Eden Cinéma » et « Agatha », qui évoquent l’inceste et la mère.

Par Publié le 12 février 2020 à 10h30

Temps de Lecture 6 min.

Article réservé aux abonnés

Alain Fromager et Annie Mercier dans « L’Eden Cinéma », mise en scène par Christine Letailleur.
Alain Fromager et Annie Mercier dans « L’Eden Cinéma », mise en scène par Christine Letailleur. JEAN-LOUIS FERNANDEZ

La mer et la mère, toujours recommencées, comme des vagues inépuisables et changeantes, qui seraient celles de l’écriture de Marguerite Duras. Toute la matrice de l’œuvre est là, avec l’inceste entre frère et sœur, et le colonialisme. Ces motifs premiers auxquels l’écrivaine n’a cessé de revenir, en une infinité de variations littéraires, théâtrales et cinématographiques, sont au cœur de deux de ses textes, présentés simultanément, et mis en scène par des femmes : au Théâtre national de Strasbourg (TNS), Christine Letailleur propose sa vision de L’Eden Cinéma ; au Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne, Louise Vignaud offre sa lecture d’Agatha.

Les deux œuvres se renvoient de nombreux échos, et sont emblématiques de la manière dont Duras n’a cessé de réécrire la légende de sa vie, en d’incessants glissements entre réel et fiction, en d’inlassables explorations formelles dans l’espace-temps d’une mémoire toujours à reconstruire.

C’est d’autant plus frappant ici que L’Eden Cinéma et Agatha arrivent relativement tard dans la vie et l’œuvre de Duras. En 1977, l’écrivaine a 63 ans. Elle a envie de revenir au théâtre, et réécrit pour la scène un de ses premiers romans, Un barrage contre le Pacifique, paru en 1950. Elle retourne donc à son enfance en Indochine, à sa mère, « ce monstre dévastateur », cette mère ruinée, flouée par une administration coloniale corrompue, qui lui a vendu des terres incultivables, régulièrement noyées par les eaux salées du Pacifique.

Aspects tabous

La pièce rend plus explicites certains aspects restés tabous dans le roman, notamment l’amour entre la sœur et le « petit frère » – synthèse en fait des deux frères de Duras. Claude Régy, qui a créé la pièce, en 1977, voyait même dans l’inceste le motif essentiel de la pièce, « un inceste assez violent, imaginaire (…), un rapport très violent ».

Christine Letailleur n’insiste pas sur cet aspect, non plus que sur la violence de cet amour interdit, ce qui édulcore un peu la pièce, malgré ces excellents acteurs que sont Caroline Proust (Suzanne, double de Marguerite) et Alain Fromager (Joseph, le frère).

Dans sa mise en scène épurée – un peu trop sans doute, au point que manquent certains éléments sensibles –, c’est la mère qui occupe toute la place. Une mère universelle et mythique, protectrice et destructrice, figure tragique, mère-gorgone d’autant plus impressionnante qu’elle est interprétée par une actrice d’une puissance peu commune : Annie Mercier, sa présence tellurique et fragile tout ensemble, sa voix comme un grondement venu du fond des âges.

Lecture du Monde en cours sur un autre appareil.

Vous pouvez lire Le Monde sur un seul appareil à la fois

Ce message s’affichera sur l’autre appareil.

  • Parce qu’une autre personne (ou vous) est en train de lire Le Monde avec ce compte sur un autre appareil.

    Vous ne pouvez lire Le Monde que sur un seul appareil à la fois (ordinateur, téléphone ou tablette).

  • Comment ne plus voir ce message ?

    En cliquant sur «  » et en vous assurant que vous êtes la seule personne à consulter Le Monde avec ce compte.

  • Que se passera-t-il si vous continuez à lire ici ?

    Ce message s’affichera sur l’autre appareil. Ce dernier restera connecté avec ce compte.

  • Y a-t-il d’autres limites ?

    Non. Vous pouvez vous connecter avec votre compte sur autant d’appareils que vous le souhaitez, mais en les utilisant à des moments différents.

  • Vous ignorez qui est l’autre personne ?

    Nous vous conseillons de modifier votre mot de passe.