L'exception rhénane

Le festival de musique contemporaine strasbourgeois, qui fête ses 30 ans, fait toujours la part belle aux compositeurs du XXe siècle, sans oublier la jeune génération.

Par Publié le 17 septembre 2013 à 12h28 - Mis à jour le 17 septembre 2013 à 18h23

Temps de Lecture 3 min.

Septembre 1983 : un train effectue pendant deux jours des arrêts très remarqués dans certains villages d'Alsace. Disposés sur un wagon découvert, des percussionnistes offrent une aubade futuriste aux habitants ébahis : de la musique d'Edgard Varèse et de ses "héritiers".

Deux ans plus tard, une boîte de nuit de Strasbourg – Le Loft – est le théâtre d'une création mondiale pour clarinette basse. Armand Angster y interprète Itou, solo de Pascal Dusapin, devant un parterre de noctambules, momentanément privés de danse. Dans les deux cas – surprise ferroviaire et "squat" de discothèque – le festival Musica apparaît dans des lieux où on ne l'attend pas.

"Si tu ne vas pas à la musique contemporaine, la musique contemporaine ira à toi" : telle pourrait être alors la devise de Laurent Bayle, concepteur et premier directeur de la manifestation voulue par le ministère de la culture.

Désireux de voir la musique contemporaine atteindre un large public, Maurice Fleuret (directeur de la musique nommé par Jack Lang en 1981 et inventeur de la Fête de la musique) envisage d'emblée deux implantations en province ; l'une à Angers (sous l'impulsion du compositeur Roger Tessier), l'autre à Strasbourg, confiée à Laurent Bayle (alors à peine âgé de 32 ans).

Ce dernier a fait ses armes - et ses preuves - comme administrateur de l'Atelier lyrique du Rhin, à Colmar, entre 1978 et 1982. "J'ai proposé à Maurice Fleuret", se rappelle l'actuel directeur général de la Cité de la musique et de la Salle Pleyel à Paris, "de sortir de la structure d'un festival de quelques jours replié sur les professionnels, de l'éclater sur un minimum de trois semaines et d'investir la ville à la fois dans des sites institutionnels, tels que l'Opéra ou le Palais des congrès, et dans des lieux insolites, comme une centrale électrique sur le point de fermer."

ANCRAGE RÉGIONAL

Pour rompre avec le modèle du "forum professionnel", qui caractérisait selon lui les rendez-vous de Royan, de La Rochelle et de Metz, ainsi que leur équivalent allemand de Donaueschingen, Laurent Bayle s'attelle à créer un véritable ancrage dans la région et met à contribution des interprètes du cru (Percussions de Strasbourg, ensemble Accroche Note).

En outre, au lieu de miser exclusivement sur les œuvres données en première audition, comme c'était le cas dans les festivals spécialisés, il articule la programmation strasbourgeoise autour de trois principes : honorer les grands visionnaires du XXe siècle (Varèse, en 1983), poser les principaux jalons du répertoire constitué après 1945 (Xenakis, Stockhausen, Berio) et faire entendre la jeune génération (Dusapin, Aperghis, Monnet). Création d'un festival plutôt que festival de créations... pourrait-on dire avec le recul.

Strasbourg ne sera ni Royan ni La Rochelle et durera bien plus longtemps qu'Angers. Ville idéale pour accueillir la nouveauté ? "On n'y rencontre pas d'antagonisme profond", assure Laurent Bayle pour expliquer le succès de la manifestation.

Georges Aperghis l'a constaté aussi quand il était en résidence au conservatoire : la musique contemporaine intéresse autant le profane que l'étudiant en composition. Quant à Pascal Dusapin (qui a grandi dans la région), il explique cette attirance viscérale pour la musique (rare dans l'Hexagone, mais répandue dans les contrées germaniques) par le fait que l'Alsace est "un pays français de tradition allemande".

Si, en 1983, l'axe Strasbourg-Rome avait été retenu à l'occasion d'un partenariat (finalement limité et sans lendemain) avec un festival organisé à la Villa Médicis, trente ans plus tard, Musica poursuit allègrement son périple sur les rails aux multiples aiguillages de la création contemporaine.

CONTINUITÉ

La longévité du Festival international des musiques d'aujourd'hui de Strasbourg vient peut-être aussi de la remarquable continuité qui a régné au plus haut niveau de sa direction.

Laurent Bayle, qui s'est retiré après l'édition de 1986, a eu comme successeur son adjoint, Laurent Spielmann. Jean-Dominique Marco, qui a contribué, en 1982, à la définition des statuts de l'association à l'origine de Musica, a été nommé à la suite de Laurent Spielmann et il est secondé (depuis 2005) par Antoine Gindt... l'ancien assistant de Spielmann.

A l'actif de Jean-Dominique Marco, en poste depuis 1990, une mise en valeur assidue de la génération née dans les années 1950, une relation étroite avec le conservatoire et une ouverture aux musiques actuelles.

Sans oublier la volonté de promouvoir des spectacles atypiques, à l'instar de La Nuit de Gutenberg, l'opéra de Philippe Manoury créé en 2011. Exilé volontaire aux Etats-Unis de 2004 à 2012, le compositeur est rentré au pays et enseigne désormais au conservatoire de Strasbourg. Un point supplémentaire à mettre au crédit de Musica.

Voir les contributions

Dans la même rubrique

Services

Lecture du Monde en cours sur un autre appareil.

Vous pouvez lire Le Monde sur un seul appareil à la fois

Ce message s’affichera sur l’autre appareil.

  • Parce qu’une autre personne (ou vous) est en train de lire Le Monde avec ce compte sur un autre appareil.

    Vous ne pouvez lire Le Monde que sur un seul appareil à la fois (ordinateur, téléphone ou tablette).

  • Comment ne plus voir ce message ?

    En cliquant sur «  » et en vous assurant que vous êtes la seule personne à consulter Le Monde avec ce compte.

  • Que se passera-t-il si vous continuez à lire ici ?

    Ce message s’affichera sur l’autre appareil. Ce dernier restera connecté avec ce compte.

  • Y a-t-il d’autres limites ?

    Non. Vous pouvez vous connecter avec votre compte sur autant d’appareils que vous le souhaitez, mais en les utilisant à des moments différents.

  • Vous ignorez qui est l’autre personne ?

    Nous vous conseillons de modifier votre mot de passe.