Jean-Marie Laclavetine, Paola Pigani, Oscar Peer : la chronique « poches » de Mathias Enard

Le journal de bord des lectures en poche de Mathias Enard.

Publié le 27 juin 2020 à 11h00 - Mis à jour le 27 juin 2020 à 22h45 Temps de Lecture 3 min.

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« Une amie de la famille », de Jean-Marie Laclavetine, Folio, 224 p., 7, 50 €, numérique 7,50 €.

« Des orties et des hommes », de Paola Pigani, Liana Levi, « Piccolo », 320 p., 11 €, numérique 11 €.

« Coupe sombre » (Accord), d’Oscar Peer, traduit du romanche par Marie-Christine Gateau-Brachard, préface de Jérôme Meizoz, Zoé, « Poche », 128 p., 8,50 €, numérique 6 €.

J’imagine ce qu’il a fallu de courage. « La littérature a peut-être (…) ce pouvoir de réunir ce qui se disperse, d’assembler ce qui s’éparpille au vent des destinées singulières, de coudre ensemble les lambeaux épars que la mémoire accroche dans les recoins de nos consciences. » J’imagine la douleur, l’angoisse. Revenir sur un effacement : il est facile de gommer, beaucoup moins de retracer ce qui a été effacé. Dans Une amie de la famille, Jean-Marie Laclavetine esquisse le destin de sa sœur aînée Annie, disparue à l’âge de 20 ans en 1968, tragiquement emportée par une vague sur les rochers de la Chambre d’Amour, derrière le phare de Biarritz. A tâtons, le romancier reconstitue la vie de cette sœur, explore le contre-jour dans lequel cette tragédie a plongé son existence et celle de sa famille, il la tire du secret. « On ne rencontre pas les morts, on les porte », écrit Lise, la fille de l’auteur, dans la lettre déchirante qu’elle adresse à cette tante qu’elle n’a jamais connue. « Ce jour-là, ils sont tous morts un peu avec toi », ajoute-t-elle. Les frères, les parents ont enfoui ce corps en eux-mêmes, aveuglés par la puissance de la catastrophe.

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Il y a de la mort dans l’enfance – du mode mineur de la mélodie de l’oubli à la symphonie lumineuse des souvenirs transformés par la distance, la jeunesse dresse la carte d’un monde imaginaire parsemé d’écueils de réalité. En faisant le récit du monde paysan des années 1970 en Charente, entre Des orties et des hommes, Paola Pigani retrouve la brûlure originelle, celle du bouquet d’orties contre la poitrine, celle de la terre – et des hommes qui la retournent. Pia, la protagoniste, fille d’émigrants italiens modestes fermiers pris dans la tempête des transformations de l’agriculture, de l’endettement et des crises de surproduction, raconte la France des Solex et de l’internat, de l’engrais NPK et de la FNSEA, et celle, plus intime, plus poétique, des courses à vélo dans les parfums des prés, de la profondeur des mares et des noix dans les paniers. Mais aussi de la pauvreté, des cadavres de poules qu’il faut ramasser pendant la sécheresse, des volailles qu’on doit découper lorsqu’on travaille à la tuerie : « Etre au plus près du sang. Des chairs chaudes, des chairs froides. (…) Avec maman, on continue à décapiter consciencieusement. »

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