Jean-Patrick Manchette : les styles, c’est l’homme

Vingt-cinq ans après sa mort, plusieurs parutions, dont « Lettres du mauvais temps. Correspondance 1977-1995 », honorent ce fin lettré maniaque également grand amateur de jeux.

Par Publié le 26 juin 2020 à 20h00 - Mis à jour le 28 juin 2020 à 06h05

Temps de Lecture 6 min.

Article réservé aux abonnés

Jean-Patrick Manchette, chez lui, en 1981.

« Lettres du mauvais temps. Correspondance 1977-1995 », de Jean-Patrick Manchette, La Table ronde, « Vermillon », 544 p., 27,20 €, numérique 20 €.

Un romancier ouvrageant « fanatiquement » son écriture, « hanté » par l’ordre des mots dans une phrase, continûment préoccupé de réflexions formelles et sociopolitiques. C’est le portrait d’un érudit affairé de curiosités et d’un styliste obsessionnel qui se dessine à travers la correspondance de Jean-Patrick Manchette (1942-1995) publiée à la faveur des 25 ans de la disparition de l’écrivain. « Si je peux savoir quelque chose du style que tu complimentes, c’est qu’il est inlassablement travaillé de manière à être bourré à tous égards de ricochets et d’allusions cryptiques ; comme si le texte, en même temps qu’il me relie aux lecteurs, devait comporter une série de systèmes de filtrage (au sens policier du terme), afin de toujours conserver quelque chose d’impénétrable », écrit-il à Jacques Faule, ancien conservateur à la Bibliothèque nationale de France (BNF), le 11 août 1980.

Le goût du contre-pied

Ainsi, le polar serait le lieu de la franchise et simultanément un cheval de Troie charriant un sens caché. C’est une idée qui revient au fil des 213 lettres que Manchette expédia entre 1977 et 1995. Dans ses réponses, point par point, à un questionnaire qu’un journaliste lui a adressé six mois plus tôt (!), l’écrivain explique que La Position du tireur couché (Gallimard, 1981), que caractérisent une apparente simplicité et une série de répétitions, se veut « une fermeture, en tant qu’hommage au style hardboiled américain des années 1930 ». Il y a inclus, précise-t-il, des références à « la psychanalyse lacaniste, (au) formalisme barthiste ou même (à) la géométrie ». L’itinéraire topologique du protagoniste – la déchéance d’un tueur à gages qui perd successivement sa maîtresse, son argent, son ami, sa dextérité au tir – figure un garrot d’étranglement, explique-t-il.

Autre exemple : Fatale (1977). Manchette y a, de son propre aveu, démarqué quelques passages de Huysmans et glissé des citations politiques (Engels, Hegel, Sade). Le « dessèchement du polar » auquel il a aspiré dans ce roman expérimental ne signifie pas la sécheresse de cœur, défaut majeur qu’il reproche au Britannique Hadley Chase (1906-1985), et à son détective. Ce sont deux mécaniciens sans morale, résume-t-il dans une longue lettre à l’écrivain Pierre Siniac, son ami et confrère de la Série noire. « Il me semble que ce qui fait la beauté de Hammett et de Chandler, c’est que leur privé est vertueux, quoique désespéré, “la vertu d’un monde sans vertu”. Il n’y a plus de flics honnêtes, il n’y a plus de Droit, eh ben, il reste Spade avec son code personnel (“Quand votre associé est tué, vous devez faire quelque chose”) et Marlowe avec son code personnel (“Je ne vous dirai pas adieu. Je l’ai fait quand ça avait un sens, quand vous étiez au bout du rouleau”). » En somme, il s’agit de résistants dans un monde « entièrement dominé par les salauds ». Ils s’y opposent en connaissance de cause : ils ne vaincront pas. Probablement par goût du contre-pied chez celui qui cache son jeu, le premier antihéros de Manchette est Henri Butron, le fasciste de L’Affaire N’Gustro (1971), tragédie inspirée par l’affaire Ben Barka, que réédite la Série noire le 2 juillet (224 pages, 14 euros).

Il vous reste 62.34% de cet article à lire.

Lecture du Monde en cours sur un autre appareil.

Vous pouvez lire Le Monde sur un seul appareil à la fois

Ce message s’affichera sur l’autre appareil.

  • Parce qu’une autre personne (ou vous) est en train de lire Le Monde avec ce compte sur un autre appareil.

    Vous ne pouvez lire Le Monde que sur un seul appareil à la fois (ordinateur, téléphone ou tablette).

  • Comment ne plus voir ce message ?

    En cliquant sur «  » et en vous assurant que vous êtes la seule personne à consulter Le Monde avec ce compte.

  • Que se passera-t-il si vous continuez à lire ici ?

    Ce message s’affichera sur l’autre appareil. Ce dernier restera connecté avec ce compte.

  • Y a-t-il d’autres limites ?

    Non. Vous pouvez vous connecter avec votre compte sur autant d’appareils que vous le souhaitez, mais en les utilisant à des moments différents.

  • Vous ignorez qui est l’autre personne ?

    Nous vous conseillons de modifier votre mot de passe.