« Ce bel été 1964 », de Pierre Filoche : sous la poussière des souvenirs enfuis

Un retour dans le village des vacances de son enfance replonge le narrateur de « Cel bel été 1964 », avec lequel Pierre Filoche fait corps, dans ses émois adolescents.

Par Publié le 25 juin 2020 à 16h00

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« Ce bel été 1964 », de Pierre Filoche, Serge Safran, 192 p., 17,90 €, numérique 10 €.

Auteur d’une dizaine de polars depuis 1993, dont l’une des aventures du détective libertaire Gabriel Lecouvreur, dit « Le Poulpe » (Eros les tanna tous, Baleine, 1998), Pierre Filoche se risque pour la première fois hors des sentiers du crime. Encore qu’à défaut de crime réel, Ce bel été 1964 ne manque pas de ­crimes imaginaires : ceux dont s’effrayait le narrateur, Paul Esnault, 15 ans en cet été 1964 où il aura passé pour la dernière fois ses vacances en Touraine, chez ses grands-parents maternels.

Puissant malaise

A la façon d’un Jean Meckert ou d’un Jean-Patrick Manchette, Pierre Filoche vise au roman populaire, parvenant à mêler l’histoire intime avec une histoire collective qui est avant tout sociale, et donc politique, quand bien même ses acteurs l’ignoreraient, à commencer par ses ­oncles, dont l’un, Dédé, est ­revenu d’Algérie quelques cases en moins.

C’est tout l’art du roman populaire de montrer, à travers les faits et gestes de personnages ordinaires, le dessous de cartes dont chacun, au quotidien, préfère ignorer qu’elles sont biaisées. Ainsi quand Paul, le narrateur, accompagne sa mère chez des voisins bien plus aisés et la décrit engoncée, assise au salon sur l’un des « sièges du temps de d’Artagnan » : « Elle serrait sa tasse par l’anse, entre deux doigts, et se croyait obligée de ponctuer les plaintes de Mme Versini d’un “oui !” aigu sorti de sa bouche en cul-de-poule. » C’est qu’il s’agit pour elle de paraître du mieux qu’elle peut, et l’on peut l’entendre aussi bien au sens ancien du terme, celui qui voulait que le vassal « paraisse » régulièrement devant son seigneur pour l’assurer de sa servilité.

L’adolescent s’empêtre à son tour dans un puissant malaise bientôt aggravé par l’arrivée de la fille des Versini, Charlotte, qui lui a confié sous le sceau du secret qu’elle lisait L’Amant de Lady ­Chaterley. S’attarder sur la beauté d’une citation évoquant une main masculine sous des vêtements féminins n’empêchera pas Charlotte de s’offusquer que Paul, dans la vraie vie, songe à l’embrasser : « Je me disais, il y a un truc chez les filles que je ne comprends pas, un mode de ­fonctionnement différent et aléatoire, quelque chose de car­rément extraterrestre. Une joueuse, et moi, le petit cheval sur son damier. »

Secrets de famille

Paul n’en reste pas moins ­obsédé par Marie-Claire, sa jeune tante par alliance, qu’il a surprise jupes remontées avec l’ouvrier de la petite entreprise familiale. « Je ne pouvais lever les yeux sur Marie-Claire sans rougir. Je l’évitais. J’avais 15 ans et je me demandais quoi faire. » C’est aux premières pages. La danse ne fait que commencer au rythme de secrets de famille dont il ignore tout. Plus exactement, il n’en ignore rien, puisqu’il les perçoit, mais, faute de disposer d’aucune clé, il en tire des films extravagants au point de convoquer le souvenir de la fameuse empoisonneuse Marie Besnard, acquittée trois ans plus tôt par la cour d’assises de la Gironde. Marie-Claire l’observe. Le croise. Elle rit. Le provoque. Joue avec ce feu qui dévore l’adolescent jusqu’à l’ébullition, dans un débordement incontrôlable de sentiments, de superstitions et de sensations qui vont littéralement le mettre hors de lui, ­l’arrachant à jamais à l’ennui de l’enfance.

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