Jia Zhang-ke, ou les tribulations d’un cinéaste en Chine

Le festival organisé à Pingyao par le réalisateur, entrepreneur et député illustre la gageure de promouvoir le cinéma d’auteur dans l’empire du Milieu.

Par Publié le 26 octobre 2018 à 18h55 - Mis à jour le 28 octobre 2018 à 06h16

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Jia Zhang-ke, lors du festival de Pingyao, dans la province chinoise du Shanxi, le 15 octobre.

Jia Zhang-ke a sorti sa plus belle perche à selfie pour l’occasion. Le réalisateur la promène, coiffée d’un smartphone fluet, tandis qu’il musarde sur le « red carpet » du festival de cinéma qu’il a créé, il y a un an, à Pingyao. Le tapis est du même rouge que les drapeaux de la République populaire chinoise qui flottent fièrement sur l’artère principale de cette bourgade touristique de la province du Shanxi, située à 585 km au sud-ouest de Pékin – Pingyao ne compte que 500 000 habitants, une bagatelle à l’échelle du pays.

Lors du dernier Festival de Cannes, une escouade de six agents de sécurité veillait à ce qu’aucun selfie n’entache la montée des marches. A Pingyao, les régiments de l’armée, qui patrouillent à vive cadence durant toute la manifestation, laissent faire. Il serait inopportun de voir dans le geste de « mister Jia », comme on l’appelle ici, un bras d’honneur aux instances cannoises, qui ont sélectionné six de ses douze longs-métrages, dont le plus récent, Les Eternels, en mai.

Lire la critique parue lors du Festival de Cannes : « Les Eternels », le film noir selon Jia Zhang-ke

Non, si le grand mandarin du cinéma d’art et d’essai a dégainé sa perche, c’est pour se persuader qu’il ne rêve pas : pour la deuxième année d’affilée, près de 150 000 de ses compatriotes, selon le décompte officiel, sont venus découvrir une cinquantaine de films chinois et étrangers, du 11 au 20 octobre. Alors, l’engin de Jia s’attarde longtemps sur les visages enthousiastes de ces lycéens, étudiants, cinéphiles, blottis contre les rambardes blanches ; certains ont fait le voyage de très loin – Sichuan, Yunnan… – pour se retrouver là, dans la région la plus charbonneuse du pays, ce Shanxi noir de suie où il a vu le jour, il y a 48 ans, et fait ses premières armes de cinéaste.

La déesse aux vingt-six bras

Ainsi augmenté d’un membre métallique, Jia Zhang-ke ressemble à la déesse aux vingt-six bras qui trône au cœur du temple taoïste Shuanglin, l’une des principales attractions du coin. Combien de perches, au juste, le cinéaste cache-t-il dans son sac ? Car le bonhomme est du genre proliférant : sous ses casquettes d’entrepreneur, il a investi dans l’exploitation, la production et la distribution de films, mais aussi dans la restauration, l’hôtellerie, la distillerie, les mines de charbon et la confection de produits pour bébé.

Plus périlleux encore, il a participé pour la première fois, en mars, à la session annuelle de l’Assemblée nationale populaire, à Pékin, où il représente le Shanxi. A l’unisson de ses 3 000 collègues députés, il a voté la réélection de l’omnipotent président de la République populaire, Xi Jinping. Voilà donc l’auteur de Xiao Wu, artisan pickpocket (1997), hier gonflé de l’esprit séditieux des manifestations de Tian’anmen, siégeant aujourd’hui sur la place même qui symbolise les renoncements démocratiques chinois. L’homme qui tournait jadis dans le dos des autorités pactise désormais avec un régime qui installe des caméras de surveillance à chaque coin de rue.

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