Logement étudiant : quand des jeunes paient les erreurs des administrations

A la suite d’une erreur administrative, des étudiants parisiens ont dû avancer auprès de leur Crous, pendant plusieurs mois, l’aide au logement qu’ils auraient dû toucher de la part de la CAF.

Par Publié le 22 mai 2020 à 15h30

Temps de Lecture 6 min.

La résidence Cîteaux, boulevard Diderot à Paris, en mai 2020.
La résidence Cîteaux, boulevard Diderot à Paris, en mai 2020. Eric Nunès / Le Monde

Quand, en octobre 2019, Quentin, Sarah, Dorian et plusieurs dizaines d’étudiants passent les portes des élégantes résidences universitaires du boulevard Diderot à Paris, ils sont aux anges. Ils ont obtenu un logement flambant neuf du centre régional des œuvres universitaires et scolaires de Paris (Crous). « C’était génial, se souvient Gaëtan Delalande, 22 ans, en troisième année de licence en arts appliqués, un appart de 19 m², superfonctionnel, proche du métro et des commerces. » Le tout pour à peine 400 euros. Mis à part l’accès à Internet qui demeure aléatoire, les locataires sont sous le charme.

Mais une première épreuve s’annonce : obtenir une aide personnalisée au logement (APL), une allocation à laquelle ces étudiants désargentés ont droit et qui leur permet de réduire le montant du loyer. Pendant des mois, ils vont devoir se battre pour obtenir ces aides contre des administrations inaccessibles – leur bailleur et la Caisse d’allocations familiales (CAF).

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L’opération est pourtant simple. Les étudiants remplissent un formulaire sur le site Internet de la CAF. Parmi les informations qu’ils doivent saisir : un « code bailleur » que le Crous leur donne. Ces chiffres permettent d’identifier vers quel compte bancaire les sommes seront dirigées. Pour les étudiants, il devrait s’agir du compte du Crous. Le site renvoie un message automatique rassurant, le dossier est complet et il sera traité « prochainement ».

Quatre à huit semaines, c’est le temps nécessaire qu’indique la CAF pour traiter les dossiers. Aussi, lorsque vient l’hiver, des premiers étudiants s’inquiètent : le Crous leur demande le paiement total de leur loyer, alors qu’il devrait être amputé de la part d’aide au logement. Au début, Dorian Niel-Ollier, 22 ans, en master 2 de sciences sociales à l’Université de Paris, temporise : « Nous savions qu’avec la CAF les délais peuvent être très longs. » C’est quand le Crous devient menaçant que l’inquiétude se cristallise.

Des mails qui restent sans réponse

« Début février, je reçois un appel, témoigne Quentin Merli, 22 ans, en master 2 de droit des médias. Les premiers mots sont : “Vous devez de l’argent.” L’employée du Crous me dit que j’ai une dette de plus de 600 euros à leur égard. C’était la somme exacte du montant de l’APL. J’explique que c’est à la CAF de régler ce solde. On me répond que non, que moi, étudiant boursier, je dois avancer l’argent et me faire rembourser ultérieurement. »

Un mail envoyé par le Crous de Paris à l’étudiant ne laisse aucun doute. « Vous avez une dette de 656 euros qu’il faut régler au plus vite. Nous faisons appel à Visale », menace l’employée du Crous. Visale ? Un système de caution pour les étudiants, habilité à mener des procédures de contentieux contre les « mauvais payeurs ».

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La situation de Quentin Merli n’est pas une exception. Selon notre décompte, au moins une vingtaine d’autres étudiants des résidences Reuilly et Cîteaux se sont vus contraints d’avancer au Crous leur propre aide au logement. Les nombreux mails envoyés aux deux administrations restent le plus souvent sans réponse. Les appels téléphoniques à la CAF ne sont pas plus efficaces selon Sarah, 20 ans, étudiante en deuxième année de licence en arts plastiques :

« Il existe un numéro surtaxé par lequel vous tombez sur un robot qui vous demande de taper mot de passe et numéro d’allocataire, un tunnel de codes de plusieurs minutes pour entendre le plus souvent que toutes les lignes sont occupées et raccrocher. Pour payer, j’ai dû demander de l’argent à ma mère. C’est gênant. »

Mais où sont donc passés les APL ? Pour Sarah, la réponse apparaît sur son dossier numérique de la CAF en février. Il est noté que les 660 euros d’APL auxquels elle avait droit ont été bien versés…. Sauf qu’ils n’ont pas été virés sur le compte du Crous, mais sur celui d’un autre bailleur social : Paris Habitat. Une erreur d’aiguillage de l’administration.

Contacté par Le Monde, Paris Habitat reconnaît la fausse route des APL. Comment les sommes sont-elles arrivées sur le compte d’un autre bailleur ? « Les éléments d’identification que nous avons transmis aux étudiants et qu’ils ont indiqués lors leur demande d’APL n’étaient pas les bons, reconnaît une porte-parole du Crous. L’adresse de la résidence Reuilly mentionnée sur la convention a été changée au moment de l’ouverture de la résidence, en octobre 2019. Elle correspond à une location de Paris Habitat. »

Des étudiants ballottés entre les administrations

Seulement, « la situation a été identifiée et la CAF alertée dès novembre 2019 », affirme Sébastien Deslandes, chargé de communication de Paris Habitat. Or, six mois plus tard, des étudiants boursiers sont toujours en attente d’une régularisation et d’autres ont dû abandonner leur logement étudiant, sous la menace d’un contentieux, et sans possibilité de payer l’intégralité du loyer durant la période de confinement.

Marcelline Guiffan, responsable de la communication du Crous de Paris, assure que c’est « début février », à la suite de nombreuses alertes des étudiants, que son administration découvre le dysfonctionnement. « Les étudiants concernés en ont été informés et le Crous a déduit de leur loyer la part APL », ajoute-t-elle.

Mais dans les faits, certains étudiants sont toujours ballottés entre les administrations. Deux mois après que le Crous assure avoir traité le problème, lorsque Dorian Niel-Ollier demande par courriel quel bailleur a reçu les APL qu’il a dû lui-même payer, la responsable administrative lui montre encore une fois le chemin de la CAF : « S’il s’agit de Paris Habitat, c’est une erreur de leur part, il faudra contacter la CAF à nouveau et rectifier l’erreur. » Aux étudiants de se débrouiller et de payer, en attendant que les administrations s’entendent.

Pour obtenir le paiement de l’intégralité des loyers par les étudiants (APL comprise), les employés du Crous ont un argument massue : le renouvellement du bail. L’une des conditions requises est en effet d’être à jour du paiement des loyers. « Si je perds ce droit au renouvellement, je suis à la rue. Mes parents sont à 900 kilomètres et trouver un logement à Paris est extrêmement difficile », témoigne Quentin Merli. Sa famille a finalement payé. Comme Dorian Niel-Ollier, le jeune homme est en service civique depuis octobre 2019. Il reçoit une indemnité d’un peu plus de 500 euros qui lui permet de régler le solde.

« Du mépris »

Gaëtan, qui travaillait dans l’événementiel parallèlement à ses études, a été contraint, faute de moyens, de laisser son logement étudiant au moment du confinement. Il réclame au Crous, en avril, le remboursement du montant des APL qu’il a lui-même avancés. « Nous sommes désolés et attristés que vous ayez quitté votre logement à cause de la CAF… Nous ne sommes pas informés de l’état d’avancement de votre dossier », lui indique-t-on par courriel. Le jeune homme, qui est retourné dans sa famille, ne cache pas son écœurement. « On nous mène en bateau, alors que nous sommes sans ressources. »

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Interrogé sur ces dysfonctionnements à répétition, Tahar Belmounès, directeur de la CAF de Paris, indique que « la situation [est] due à une mauvaise convention avec les bailleurs ». Il reconnaît que la Caisse aurait dû régler le problème.

Les étudiants concernés gardent un goût amer de cette année. « Ce qui me met en colère, ce n’est pas le temps mis à repérer le problème de gestion. Une erreur, cela peut arriver. Mais le silence, la non-réponse comme stratégie d’usure du Crous, c’est du mépris », estime Quentin Merli. Selon Paris Habitat, encore 13 étudiants étaient en attente de régularisation mi-mai. Le bailleur parisien précise être en attente d’une demande de remboursement émanant de la CAF.

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