Plus nombreux à étudier en métropole, les étudiants ultramarins à l’épreuve de la distance

Les étudiants ultramarins sont plus nombreux à venir, après le bac, étudier en métropole. Une adaptation parfois compliquée.

Par Publié le 13 février 2020 à 07h00 - Mis à jour le 13 février 2020 à 09h14

Temps de Lecture 6 min.

Le nombre de bacheliers ultramarins qui viennent étudier en métropole a augmenté de 14% en un an, selon les derniers chiffres disponibles
Le nombre de bacheliers ultramarins qui viennent étudier en métropole a augmenté de 14% en un an, selon les derniers chiffres disponibles NINI LA CAILLE

Le menton caché dans son écharpe et l’œil timide, Anna balaye la salle du regard. Finalement, elle se décide à approcher un groupe de jeunes en pleine discussion et tente, auprès d’une brune aux lunettes rondes : « Tu viens de La Réunion, toi aussi ? » Ce samedi-là, c’est pour « chasser la solitude » que cette Réunionnaise de 18 ans s’est déplacée au Centre d’information et de documentation jeunesse (CIDJ) parisien, à deux pas de la tour Eiffel, où se tient un forum d’aide aux jeunes ultramarins. « J’avais envie de rencontrer d’autres étudiants de La Réunion, pour savoir s’ils ressentaient la même nostalgie que moi », souffle l’étudiante en lettres et anglais à la Sorbonne.

Environ 38 000 étudiants issus des départements d’outre-mer suivent des études supérieures en métropole, dont 6 000 jeunes bacheliers, selon les derniers chiffres du ministère, datant de 2018-2019. Un chiffre qui a connu une hausse de 14 % en un an, notamment en raison de la mise en place de Parcoursup, et de son système de voeux non hiérarchisés. Pour expliquer cette augmentation, le ministère de l’enseignement supérieur évoque aussi la création d’une aide à la mobilité pour les lycéens boursiers. Environ deux tiers de ces étudiants d’outre-mer venus en métropole sont inscrits à l’université.

Solitude

Pour ces jeunes qui ont déménagé à des milliers de kilomètres de chez eux, l’installation n’est pas toujours aisée et la distance peut être vécue comme une véritable épreuve. « L’éloignement me pèse beaucoup, témoigne Anna. J’ai l’impression d’avoir tout abandonné et de devoir tout reconstruire seule. Et comme je ne suis pas très extravertie, c’est difficile… »

Elle qui dit ne s’être jamais sentie attachée à sa culture quand elle était à La Réunion court désormais les magasins pour trouver des produits de chez elle, et s’est mise à écouter des chansons en créole. « Quand je commence à devenir proche de quelqu’un, j’ai envie de lui parler en créole, ma langue d’affection. Ici, il y a une coupure. » Anna serait bien rentrée pour se ressourcer mais, « faute d’un document mal envoyé », elle n’a pas réussi à obtenir dans les délais l’aide accordée pour payer son billet d’avion, qui peut être fournie par l’Agence de l’outre-mer pour la mobilité (Ladom, dans la limite d’un aller/retour par an), ou par le dispositif réunionnais Continuité territoriale. « Déjà qu’il me faut tout gérer seule au quotidien, j’ai du mal à faire la paperasse supplémentaire pour obtenir des aides », convient la jeune femme de 18 ans.

Le climat revient aussi souvent dans les conversations de ces jeunes qui ont changé de continent. « En Martinique, on ne connaît ni automne ni hiver. Alors en arrivant à Paris, il faut tout apprendre : quels vêtements acheter, comment se couvrir pour ne pas tomber malade », raconte Alisée, 19 ans. Entre tous les « chamboulements » imposés par la mobilité et la nécessité de se « mettre au pli de l’université », elle a raté de peu son premier semestre d’espagnol à la Sorbonne Nouvelle.

Racisme ordinaire

« En plus de cette acclimatation compliquée, beaucoup d’étudiants se confrontent à des remarques pétries de clichés : un racisme ordinaire qui les renvoie à leur altérité », observe Marine Haddad, chargée de recherche sur les migrations à l’INED, auteure d’un article sur la stigmatisation des personnes originaires d’outre-mer. Si elle s’est sentie généralement bien accueillie, Nouria, étudiante guadeloupéenne en licence d’histoire, a noté ce type de remarques à plusieurs reprises. « On a refusé à une amie qu’elle suive un stage dans sa région car la condition, disaient-ils, était “qu’il soit fait en France”, se souvient-elle. Il arrive qu’on nous dise qu’on n’est pas vraiment français ou que notre bac n’est pas équivalent à celui obtenu en métropole. C’est plutôt violent. »

En arrivant en école d’ingénieurs à Paris, après deux années de prépa à La Réunion, Loïc a, lui, eu beaucoup de mal à « trouver sa place ». « On était peu avenant avec moi. Je ne me suis jamais senti accepté dans aucune communauté, alors que la notion de vie en commun était extrêmement importante sur mon île. Cela m’a beaucoup questionné sur mon identité et m’a empêché de bien me concentrer sur mes études », raconte le jeune métis, qui s’est réorienté en médiation culturelle à la fac.

Lire aussi Etudier à Paris, venir d’ailleurs : la « présomption de différence »

« Subir des discriminations – du fait de leur origine géographique ou de leur couleur de peau – n’est pas rare pendant les études puis, plus encore, au moment de l’insertion professionnelle », ajoute la chercheuse Marine Haddad. Des discriminations qui viennent parfois aussi compliquer l’accès au logement, sujet de stress pour ces jeunes. « Encore beaucoup de propriétaires refusent les cautions qui viennent d’outre-mer sous prétexte qu’elles ne seraient pas fiables », déplore Patrick Karam, vice-président du conseil régional d’Ile-de-France, qui met en place des dispositifs de testing (tests de discriminations) pour contrer ce problème.

Le choc culturel se vit différemment selon le milieu familial, observe Marine Haddad. « Certains jeunes ultramarins d’origine sociale modeste, dirigés vers l’Hexagone par une mission locale ou Pôle emploi pour se former, sont peu accompagnés lorsqu’ils rencontrent des difficultés ou des déconvenues : formation qui tombe à l’eau, logement qui n’était pas celui qu’on leur avait promis… Pour les jeunes issus de milieux sociaux plus privilégiés, notamment ceux qui se rendent dans des écoles où ils sont très encadrés, le choc culturel se fera ressentir, mais ils parviendront plus aisément à s’adapter. »

Offre culturelle

Arnaud Narainin, étudiant en master stratégie territoriale à Sciences Po, ne se sépare jamais de son casque, avec lequel il écoute le rap et la soul de sa Guadeloupe natale. Si beaucoup de choses lui manquent, il dit vivre une expérience « formidable » dans l’école parisienne, qui l’a aidé à trouver un logement conventionné et l’accompagne au quotidien. Lui qui, adolescent, n’avait près de chez lui qu’une médiathèque, « avec deux livres vieillots et une connexion ADSL », a été séduit par l’offre culturelle de la capitale.

Pour autant, cet enfant d’agriculteur n’en oublie pas son département d’origine. « Quand je suis arrivé à Paris, je me suis rendu compte de la grande méconnaissance des outre-mers. Moi, je savais placer tous les fleuves sur la carte hexagonale, alors que la plupart de mes camarades de Sciences Po ne connaissent pas l’emplacement exact de la Guadeloupe. On m’a même demandé s’il y avait des routes là-bas ! »

Depuis, Arnaud est devenu président de l’association étudiante Sciences Ô, qui organise des conférences sur des thématiques liées aux outre-mers. « Ce sont des questions dont on ne parle pas du tout en cours », s’est étonné Joao Cartry, vice-président de l’association, originaire de La Réunion, pour qui il était « essentiel d’introduire les problématiques ultramarines dans cette école qui forme les décideurs de demain ».

Soutien familial

Dans tous les cas, comme le rappelle le sociologue Philippe Vitale, l’expérience de la mobilité que vivent ces étudiants a bien changé par rapport à celle de leurs aînés. « Ils ont la possibilité d’être en contact en direct avec la famille vingt-quatre heures sur vingt-quatre : cela change les relations avec la région d’origine », pointe le chercheur, directeur de l’ouvrage Mobilités ultramarines (Editions des archives contemporaines, 2015). Après plusieurs générations de migration, beaucoup d’étudiants retrouvent aussi des proches à Paris, observe le sociologue.

Nouria, l’étudiante en histoire, a pu s’appuyer sur cette attache familiale à son arrivée, il y a quatre ans. « Cela m’a permis de bien m’acclimater. » Pour autant, la jeune femme n’est pas tombée amoureuse de la vie parisienne. « Je me suis vite rendu compte de la chance que j’ai eue d’avoir grandi sur une île, sereine et avec de l’espace, et je me dis qu’on n’a finalement pas grand-chose à envier », sourit-elle. Rentrer en Guadeloupe ? Nouria ne l’envisage pas encore. Mais elle a déjà décidé que, bientôt, elle quitterait la capitale.

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