« J’aime la diversité de notre groupe » : à Paris, une école laboratoire pour féminiser la tech

Ada Tech School a fait le pari d’enseigner l’informatique dans une ambiance qui rompt avec un certain entre-soi masculin.

Par Publié le 09 février 2020 à 11h00 - Mis à jour le 10 février 2020 à 10h15

Temps de Lecture 5 min.

Ada Tech School a été fondée par une jeune diplômée d’HEC
Ada Tech School a été fondée par une jeune diplômée d’HEC ARTHUR DE TASSIGNY

La lumière est douce, les teintes poudrées, les murs sont couverts d’autocollants « empathie, communauté, singularité », « Be the future », ou encore « Pour une tech plus humaine ». A l’Ada Tech School, école nommée en hommage à la comtesse Ada de Lovelace, qui écrivit le tout premier code informatique, on s’affiche « bienveillant » et « féministe ». Cette école privée parisienne, inaugurée en octobre 2019, fait le pari qu’il est possible d’enseigner la programmation informatique dans une ambiance qui rompt avec les codes dominant la tech où l’entre-soi masculin, la culture du jeu vidéo et le goût de la compétition font bon ménage.

« Franchement, ces gommettes sur les murs, ce n’était pas nécessaire. Ça fait un peu bourrage de crâne. J’aurais préféré qu’on paie un artiste partageant réellement ces valeurs pour décorer l’école », lâche Adriel, 18 ans, l’un des onze élèves composant la toute première promo d’Ada, réunie pour deux années d’études, dont une en alternance, afin de devenir développeur junior. « Je suis ici précisément pour des raisons politiques, et notamment féministes. J’aime la diversité de notre groupe et l’encadrement très humain », poursuit le jeune homme, qui n’a pas le bac mais qui est doué en Scratch, logiciel utilisé au collège pour initier les ados au code.

A ses côtés, Marine, 24 ans, fan de la chanteuse Rihanna plutôt que de Mark Zuckerberg, apprécie au contraire l’omniprésence de ces slogans : « Ils m’aident à assumer ce que je suis, ce que je veux », explique la jeune femme d’abord passée par un institut d’études politiques et une fac d’économie, jugés « si rigides que personne ne prend d’initiatives ». Déterminée à construire son « projet », elle s’acquitte donc des 8 000 euros de frais de scolarité « en faisant des jobs alimentaires à côté ».

Effet #metoo

Si l’univers rosé d’Ada peut prêter à sourire tant l’esthétique est léchée, ces efforts pour créer un lieu inclusif n’ont rien de cosmétique. Le domaine de la tech souffre de profondes inégalités de genre, manifestes dès la formation en école ou à l’université. « La tech comptabilise quelque 30 % de femmes si on inclut les fonctions supports comme les RH. Mais plutôt 15 % si on s’en tient aux fonctions techniques », résume Isabelle Collet, spécialiste des discriminations dans les sciences à l’université de Genève.

ARTHUR DE TASSIGNY

Une situation qui s’est aggravée au tournant des années 1980, « au moment où ces métiers scientifiques et techniques, ayant déjà tendance à être culturellement attribués aux hommes, ont pris de la valeur sur le marché du travail. A chaque fois qu’un savoir est valorisé, il se masculinise », analyse la chercheuse, auteure des Oubliées du numérique (Le Passeur, 2019).

Elle note que depuis deux ans, dans l’élan post-#metoo, les initiatives publiques et privées se sont multipliées pour tenter de corriger ces biais. « D’autant que le numérique représente désormais un bassin d’emploi considérable. Il y a une pénurie de main-d’œuvre. Et les femmes sont vues comme un vivier de talents puisqu’elles constituent aujourd’hui la majorité des bacs scientifiques avec mention. »

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Ce constat n’a pas échappé à Chloé Hermary, diplômée d’HEC en 2018, qui a fondé Ada dans la foulée. Elle raconte la genèse du projet comme une succession de prises de conscience : un premier projet d’entreprise consacrée à l’orientation professionnelle des lycéens lui confirmant « à quel point l’école classique les abîme, ils n’ont aucune confiance en eux » ; sa propre expérience du sexisme ordinaire dans les grandes écoles, puis « lors d’un stage en fonds d’investissement où j’étais la seule femme, qui a été destructeur tant les remarques déplacées y étaient quotidiennes » ; sa volonté de créer une « formation alternative, pas hostile aux femmes et offrant des débouchés ».

Pédagogies alternatives

Si la base de l’enseignement consiste à transmettre aux élèves plusieurs langages informatiques, la méthode revendiquée par Ada ressemble à un méli-mélo de pédagogies alternatives. On s’y réfère à Freinet pour l’autonomie, à Montessori pour la bienveillance, ou encore au « manifeste Agile » en informatique, qui prône la flexibilité et la collaboration. « A ce stade, on expérimente », glisse Yannick François, responsable pédagogique ayant rejoint le projet après un parcours d’autodidacte du web depuis les années 1990.

On est en tout cas bien loin de l’esprit de compétition qui infuse les « piscines », ces tests de code pratiqués un mois durant à l’entrée de l’école 42, fondée par Xavier Niel (actionnaire à titre individuel du Monde) et désormais dirigée par une femme, Sophie Viger, après des révélations sur des cas de harcèlement et le sexisme ambiant sur le campus. Ici, l’entrée se fait par un questionnaire et un entretien de motivation.

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Chloé Hermary vise des promotions de 150 élèves d’ici à 2025. Des filles et des garçons « même si une majorité de femmes viennent à nous », affirme-t-elle. Toutefois, le coût de la scolarité dans cette école limite forcément la quête de « diversité »… Les six femmes et cinq hommes admis en octobre, choisis « en fonction de leur maturité » parmi une centaine de candidats, se financent sur leurs deniers personnels ou ont eu recours à un emprunt.

Parmi eux, Wara, 30 ans, arrivée avec un CAP doreur en poche « et un petit problème de débouchés ». « Il y a encore quelques mois j’avais en tête une image caricaturale du geek seul dans sa cave… Maintenant, j’aimerais bien rejoindre une start-up avec un projet éthique », raconte-t-elle, satisfaite de « la bulle sereine » dans laquelle elle se forme.

« Pas de solution magique »

Dans cette période propice aux discours d’intention sur l’égalité femmes-hommes, Ada fait figure de laboratoire, encore trop neuf pour évaluer son efficacité. « Pour féminiser un secteur d’activité, il faut y aller tous azimuts, car il n’existe pas de solution magique. Parmi les outils à disposition, c’est un fait, les quotas de femmes fonctionnent très bien », contextualise la chercheuse Isabelle Collet.

Elle rappelle à titre d’exemple l’histoire de l’université américaine Carnegie-Mellon, qui a pris le problème à bras-le-corps à la fin des années 1990 : « Ils ont agi à plusieurs niveaux, en allant chercher les filles dans le secondaire, en s’assurant qu’elles n’abandonnaient pas, mais aussi en dispensant des cours sur le genre et les rapports de domination afin que tout le monde progresse ensemble sur le sujet. »

A Ada, la journée se termine par le « cercle de clôture », un moment de conversation informelle où sont abordées des questions de code et de genre, les états d’âme de chacun et la prochaine soirée pyjama dans l’école. Signe des temps ou simple marqueur générationnel, le « totem » dont les élèves s’emparent s’ils veulent prendre la parole est un… Pokémon. Et pas n’importe lequel : il s’agit de Bulbizarre, une sorte d’outsider fan de sieste qui trouve finalement sa place dans le monde.

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