Avoir la conviction délirante d’être enceinte

Tatiana Vdb © Flickr

C’est l’histoire d’une quadragénaire hospitalisée pour un délire de grossesse. Elle est absolument convaincue d’être enceinte depuis neuf mois, alors qu’elle ne présente aucun signe objectif de grossesse.


Cette femme s’est présentée aux urgences gynécologiques pensant faire une « grossesse extra-utérine intra-abdominale rompue avec treize fœtus en intra-thoracique ». L’emploi d’un vocabulaire médical s’explique par le fait qu’elle a été infirmière pendant plus de dix ans. Son cas est rapporté par Julie Meudal, Olivier Sabbagh et Michel Lejoyeux (groupe hospitalo-universitaire Maison-Blanche Bichat, Paris) dans un article publié dans le numéro de janvier 2020 de la revue L’Encéphale.

Totale adhésion au délire


Le délire de la patiente obéit à une logique sans faille. En d’autres termes, les déductions de la patiente sont inébranlables. Lorsque les psychiatres lui font remarquer que les dosages hormonaux de la bêta-HCG (hormone chorionique gonadotrope humaine), l’hormone de la grossesse, sont négatifs, la jeune femme leur déclare que c’est parce  qu’elle a reçu « une transfusion de sang d’homme ». Quand les cliniciens lui indiquent que son utérus est vide, la patiente leur affirme que sa grossesse est extra-utérine. Enfin, si le scanner thoraco-abdomino-pelvien ne montre pas d’image de fœtus, c’est que « les images prouvant la grossesse ont été supprimées ».

La patiente présente des hallucinations cénesthésiques, autrement dit des sensations liées à la perception de mouvements du corps. Elle indique qu’un fœtus se saisit de son aorte. « L’un des fœtus a un grasping autour de ma crosse aortique, je sens mon cœur s’arrêter à ce moment-là », déclare-t-elle. Les auteurs précisent que « le déni des troubles est massif, aucune critique du délire n’est possible ».

Les psychiatres notent dans les antécédents de leur patiente un curetage pour une interruption volontaire de grossesse (IVG) dans sa jeunesse. Par ailleurs, elle a fait en 2005 une fausse couche compliquée d’une endométrite (inflammation de la muqueuse utérine).

Avant cela, en 1994, elle a fait une tentative de suicide par défenestration en lien avec une « tentative de viol par son père ». Après avoir été hospitalisée en réanimation puis en chirurgie orthopédique pour de multiples fractures, ayant nécessité la pose de matériel métallique au niveau des deux chevilles et d’une prothèse dans le bassin, la patiente n’a bénéficié d’aucune prise en charge psychiatrique ou psychologique.


Neuf ans plus tard, en 2013, cette femme est hospitalisée pour la première fois en psychiatrie. Elle présente alors des symptômes délirants et de persécution centrés sur ses collègues de travail. Elle pense également que certains d’entre eux sont amoureux d’elle. Elle les accuse de « viols et de complots ». Son état s’améliore rapidement sous l’effet d’un traitement neuroleptique. Les psychiatres notent que la patiente présente « une méfiance envahissante, le sentiment d’être trompée, l’impression de mise en cause de sa réputation », ce qui les conduit à parler de personnalité paranoïaque.


La patiente, âgée de 48 ans, est célibataire, vit seule et sans enfant. Elle est en pré-ménopause et présente ce que les médecins appellent une grossesse délirante, est hospitalisée en psychiatrie. Elle reçoit à son arrivée dans le service un traitement sédatif pour calmer son agressivité verbale et une grande tension associée à ses idées délirantes. Le lendemain, on lui administre un neuroleptique. Après trois semaines d’hospitalisation, la patiente est transférée dans un service de psychiatrie dépendant de son secteur. Son état mental ne s’est toujours pas amélioré. Elle présente en effet « la même conviction délirante qu’à son arrivée », concluent les auteurs.

Âge moyen de survenue : 33 ans


Les délires de grossesse sont des pathologies relativement rares. On compte environ 80 cas rapportés dans la littérature médicale au cours de ces vingt dernières années. Il convient cependant de noter que ce trouble est encore fréquent dans des pays où les femmes ne disposent pas d’un accès facile aux tests de grossesse et d’un accès aux soins, mais également dans lequel la fertilité est étroitement associée à la valeur sociale de la personne. Ceci explique que de nombreux cas ont été rapportés dans des pays en voie de développement, en Inde ou en Afrique subsaharienne.

La grossesse délirante* est décrite chez des femmes d’âge moyen de 33 ans dont les deux tiers n’ont jamais eu d’enfant. La grossesse délirante dure habituellement neuf mois. Elle peut parfois durer quelques jours, quelques semaines, voire plusieurs années. Des cas de délire de grossesse ont également été décrits dans un contexte de maladie neurodégénérative : démence vasculaire, démence fronto-temporale, maladie d’Alzheimer.


Délire de grossesse pendant plus d’un an et demi

En 2008, des psychiatres marocains ont rapporté le cas d’une femme de 49 ans présentant pour la septième fois une grossesse délirante, curieusement associée à un syndrome polydipsique : elle buvait énormément d’eau. Le délire s’accompagne des symptômes habituels de la grossesse, notamment de nausées et de vomissements, ainsi que d’une augmentation importante du volume de l’abdomen, d’une tension au niveau des seins et d’absence de règles. Elle ressent également des mouvements fœtaux. Tous ces symptômes surviennent dans un contexte de fatigue, d’insomnie et d’irritabilité. Surtout, ils évoluent depuis plus d’un an et demi.


Au terme des examens gynécologiques, radiologiques (échographie abdominale et scanner abdomino-pelvien) et hormonaux, il s’avère que cette femme présente une stérilité et est ménopausée. Il n’y a évidemment pas de grossesse.

Les psychiatres concluent chez cette patiente présentant une grossesse délirante récurrente à un syndrome dépressif associé à un délire systématisé axé sur deux thèmes : la grossesse et la possession démoniaque. En effet, pour expliquer la normalité du bilan clinique et biologique, la patiente explique que des démons dissimulent le fœtus et faussent les résultats. Par ailleurs, d’humeur triste, cette patiente fatiguée présente également une diminution de la libido.


Ce n’est pas la première fois que cette femme présente un délire de grossesse. Elle a déjà fait six épisodes similaires, tous survenus après son deuxième mariage. D’une durée comprise entre trois et six mois, ces délires sont espacés d’une période de six mois à trois ans.

Cette femme, issue d’un milieu socio-économique modeste, analphabète,  a  été mariée deux fois mais n’a jamais eu d’enfant, précisent les psychiatres du Centre psychiatrique universitaire Ibn-Rachid de Casablanca. « La patiente avait manifestement envie de devenir mère, surtout après son divorce survenu du fait de la stérilité du couple », soulignent les auteurs.

Hormone prolactine et délire de grossesse


En 2014, une équipe française a étudié le rôle de l’hormone prolactine dans la survenue d’un délire de grossesse. Au cours de la grossesse, la sécrétion de prolactine est augmentée. Les signes cliniques associés à une production exagérée de prolactine évoquent une grossesse : prise de poids, absence de règles, écoulement de lait (galactorrhée). Ces psychiatres ont identifié dans la littérature médicale, entre 2003 et 2008, huit cas de grossesse délirantes avec production anormalement élevée de prolactine.

Il s’avère que l’hyperprolactinémie est systématiquement associée à une prise récente d’un médicament antipsychotique (rispéridone, le plus souvent) chez une personne présentant préalablement un trouble psychotique (schizophrénie, trouble schizo-affectif, trouble bipolaire). En effet, les antipsychotiques, en inhibant la sécrétion de dopamine, élèvent le taux de prolactine.


Dans la plupart des cas, les patientes présentant un délire de grossesse connaissent une décompensation de leur pathologie psychiatrique préexistante. « La recherche et le traitement d’une hyperprolactinémie doivent être systématiques dans la prise en charge thérapeutique des patientes présentant un délire de grossesse », déclarent les psychiatres du CHU Saint-Antoine (Paris).


Certaines femmes sous traitement antipsychotique parviennent à se convaincre qu’elles sont enceintes, du fait de la magie ou de l’avancée des techniques de procréation médicalement assistée. Ainsi, une adolescente pensait que son bébé avait été conçu par fécondation in vitro. Dans deux cas, la patiente croyait que l’insémination résultait de la télépathie.

Délire de grossesse associé à une constipation sévère

En 2015, des gériatres irlandais ont décrit le cas de cinq patientes, âgées de 74 à 89 ans, dont deux souffrent de démence. Ces septuagénaires et octogénaires présentent un délire de grossesse associé à une constipation sévère. Trois d’entre elles ont des selles dures bloquées dans le rectum (fécalome). Ces personnes âgées sont traitées par des laxatifs ou des lavements. L’une d’elles reçoit également un traitement antipsychotique. La durée du délire de grossesse a duré entre quelques heures et cinq jours.


Une patiente, âgée de 80 ans, croît être en plein travail, même si elle n’éprouve aucune douleur. Elle persiste dans son délire malgré les démentis de l’équipe soignante. Elle est certes incapable d’expliquer comment elle peut attendre un bébé à son âge mais cela ne la perturbe pas outre mesure. Elle indique avoir noté qu’elle n’a plus de transit intestinal depuis quelques jours et que son ventre a légèrement augmenté de volume. La radiographie abdominale confirme l’accumulation de matières fécales compactes. Après avoir reçu des laxatifs, la patiente va à la selle. A sa sortie des toilettes, l’octogénaire informe le personnel soignant qu’elle vient de mettre au monde une petite fille sans l’aide de personne.

Le délire se poursuit quatre jours après la fin de la constipation et ce, malgré les propos rassurants du personnel soignant. La patiente donne un nom à son « nouveau bébé » et demande régulièrement de ses nouvelles à l’équipe médicale et à sa famille. Le délire cesse spontanément au bout de dix jours, la patiente se souvenant alors à peine de ce qui lui est arrivé.

Marc Gozlan (Suivez-moi sur Twitter, sur Facebook)

* Le délire de grossesse consiste en la conviction délirante d’être enceinte malgré un bilan biologique négatif (dosage de la bêta-HCG). Certains auteurs établissent une distinction entre cet état délirant et le pseudocyesis, dénommé communément par le terme de « grossesse nerveuse ». Le pseudocyesis est caractérisé par la présence de symptômes relatifs à la gestation qui étayent la conviction d’une grossesse évolutive.  

Pour en savoir plus :

Meudal J, Sabbagh O, Lejoyeux M. Mme V. Grossesse délirante en pré-ménopause. Encephale. 2020 Feb;46(1):78-79. doi: 10.1016/j.encep.2019.07.013

Guilfoyle P, O’Brien H, O’Keeffe ST. Delusions of pregnancy in older women: a case series. Age Ageing. 2015 Nov;44(6):1058-61. doi: 10.1093/ageing/afv127

Seeman MV. Pseudocyesis, delusional pregnancy, and psychosis: The birth of a delusion. World J Clin Cases. 2014 Aug 16;2(8):338-44. doi: 10.12998/wjcc.v2.i8.328

Levy F, Mouchabac S, Peretti CS. Étiopathogénie des délires de grossesse à partir d’une revue de la littérature : rôle de l’hyperprolactinémie et application de la théorie de l’inférence abductive. Encephale. 2014 Apr;40(2):154-9. doi: 10.1016/j.encep.2013.04.008

El Ouazzani B, El Hamaoui Y, Idrissi-Khamlichi N, Moussaoui D. Grossesse délirante récurrente avec polydipsie : à propos d’un cas. Encephale. 2008 Sep;34(4):416-8. doi: 10.1016/j.encep.2007.09.006

3 réponses sur “Avoir la conviction délirante d’être enceinte”

  1. Ca ressemble en tout point à un X-File , il faudrait demander l’avis de l’agent Fox Mulder, je n’ai plus de nouvelles de lui depuis quelques années. Ont-elles un implant métallique dans la nuque ?

  2. Merci pour cet article ! J’aurais deux questions: est-ce que se croire enceinte pendant quelques jours, acheter un test de grossesse (par désir d’enfant) alors que notre raison sait pertinemment que cela est médicalement impossible (contraception + préservatif) est un « délire » ou est-ce une chose commune chez la femme ? (sur un autre plan, il est curieux de noter la survenue de « grossesse nerveuse » chez les femelles d’animaux, et afin de l’éviter, chez nous, on disait toujours de ne pas donner de peluche comme jouet aux chiennes non stérilisées).
    D’autre part, quelle est la différence entre le syndrome polydipsique et la potomanie ? Bonne journée !

  3. Un exemple historique célèbre est celui de la reine Mary, en Angleterre. Sachant qu’après son décès l’héritière du trône serait Elisabeth Ire qu’elle détestait (elles étaient toutes deux filles d’Henry VIII, mais de mères différentes). Elle avait imaginé être enceinte.

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