Au Tchad, l’armée ébranlée par la mort d’une centaine d’hommes

Lundi 23 mars, des combattants du groupe djihadiste Boko Haram ont pris d’assaut la presqu’île de Bohoma, dans la province du Lac.

Le Monde avec AFP Publié le 26 mars 2020 à 10h12

Temps de Lecture 3 min.

Le lac Tchad près de N'Djamena.
Le lac Tchad près de N'Djamena. Zohra Bensemra / REUTERS

En tuant une centaine de soldats tchadiens en une nuit, le groupe djihadiste Boko Haram a écorné la réputation d’une armée présentée par son président Idriss Déby Itno comme un rempart contre le terrorisme en Afrique. « Bohoma restera comme une cicatrice pour l’armée », souffle un officier tchadien, qui réclame l’anonymat. Lundi matin 23 mars, vers 5 heures, des combattants du groupe djihadiste Boko Haram prennent d’assaut la presqu’île de Bohoma, dans la province du Lac, où se trouve une base de l’armée tchadienne.

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Dans cette zone à la frontière du Tchad, du Nigeria, du Cameroun et du Niger, les attaques se sont multipliées ces derniers mois, les djihadistes profitant de leur connaissance de ce terrain marécageux parsemé d’une multitude d’îles. Habituée à repousser de simples raids ou des attaques-suicides, l’armée a dû faire face lundi à plus de sept heures de combat. Au moins 98 soldats sont morts, selon le dernier bilan officiel, la plus lourde défaite de l’armée tchadienne en une journée.

Aussitôt après la fin des combats, le président Idriss Déby Itno s’est rendu sur place pour coordonner et diriger les opérations contre le groupe djihadiste : « Je refuse cette défaite et la réplique doit être foudroyante », lâche-t-il à la télévision nationale. La mine sombre, il reconnaît alors que son armée n’a pas connu pareilles pertes en une journée depuis qu’il a pris la tête du pays, il y a près de trente ans.

« La figure du guerrier »

Même jour, mais de l’autre côté de la frontière, le Nigeria, où est née l’insurrection de Boko Haram en 2009, essuie lui aussi une défaite cuisante. L’attaque d’un convoi de l’armée par une autre branche du groupe djihadiste, celle de l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest (Iswap), a tué au moins 70 soldats. Mais là, pas de déplacement de l’exécutif.

Le président tchadien « prend la figure du guerrier », explique Marielle Debos, chercheuse à l’université Paris-Nanterre, qui souligne que l’armée a une place particulièrement importante dans la société tchadienne. Arrivé au pouvoir par les armes, le président Déby se présente comme soldat dans son pays, mais également à l’international, où il soigne son image d’allié idéal de l’Occident dans la lutte contre le jihadisme.

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« Il faut déconstruire le mythe de l’invincibilité de l’armée tchadienne », affirme Marc-Antoine Pérouse de Montclos, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement. Selon lui, les forces de M. Déby sont davantage « des guerriers que des militaires disciplinés et équipés ». Et elles ont déjà prouvé leur manque d’efficacité, notamment en 2008, quand des rebelles étaient entrés dans la capitale et avaient manqué de chasser le président du pouvoir. Il n’avait dû son salut qu’à l’intervention militaire de la France.

« Il n’y a aucun doute sur le fait que c’est l’une des armées les plus expérimentées de la région, même si cela ne veut pas dire qu’elle opère selon les standards occidentaux », tempère Vincent Foucher, chercheur au CNRS Sciences Po de Bordeaux. « Mais l’armée tchadienne est engagée sur plusieurs fronts à la fois et le lac [Tchad] a apparemment été dégarni ces derniers temps », ajoute-t-il. « Ce régime a bien d’autres préoccupations que les rébellions du lac Tchad, qui ont peu de chance de renverser le régime », estime M. Pérouse de Montclos.

Une multiplication des fronts

Comme dans le nord du pays, où des groupes rebelles stationnés de l’autre côté de la frontière en Libye, semblent bien déterminés à chasser le président Déby du pouvoir. Ses troupes sont également engagées en dehors du pays, notamment au Sahel. Le Tchad a encore promis ces derniers mois d’envoyer un bataillon (480 personnes) dans la région des trois frontières, entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso, pour lutter contre des groupes djihadistes.

Une multiplication des fronts qui pourrait expliquer la défaite de Bohoma lundi. « La garnison de Bohoma était dégarnie, les troupes se dirigeaient vers les trois frontières », explique un officier supérieur sous couvert d’anonymat. « Pourquoi a-t-on réduit les équipements dans un poste militaire aussi risqué ? », se demande Succès Masra, opposant politique qui relaie aussi les plaintes des soldats sur le manque de moyens, y compris avec des retards récurrents de soldes.

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Pour la financer, le président « doit louer son armée, en l’envoyant à l’extérieur, comme dans la zone des trois frontières », explique M. Pérouse de Montclos. Mais « il va falloir repenser le redéploiement des troupes », estime Remadji Hoinathy, chercheur à l’Institut d’études de sécurité (ISS). Selon lui, en une attaque, « le lac Tchad devient le foyer où le feu est le plus vif ». Car, constate-t-il, l’assaut de Boko Haram « démontre que le groupe a des capacités militaires assez fortes », notamment « en matière d’information et de renseignements ».

Le Monde avec AFP

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