Alger figé dans le silence d’un confinement anxieux

Alors que l’Algérie compte 322 cas d’hospitalisations, l’Etat sollicite le relais des mosquées pour inciter la population à rester chez elle.

Par Publié le 24 mars 2020 à 18h00

Temps de Lecture 4 min.

A Bab El-Oued, quartier d’Alger, nettoyage des trottoirs le 20 mars 2020.
A Bab El-Oued, quartier d’Alger, nettoyage des trottoirs le 20 mars 2020. RYAD KRAMDI/AFP

Dans la nuit, des barrages de gendarmerie ont été installés sur l’autoroute est-ouest. Impossible d’entrer ou de sortir de la wilaya (préfecture) de Blida. Lundi 23 mars, les autorités algériennes ont décrété un confinement total pour cette région du sud de la capitale, la plus touchée par l’épidémie de coronavirus. A Alger, les habitants ont désormais interdiction de sortir de 19 heures à 7 heures du matin, et les rassemblements de plus de deux personnes ne sont pas autorisés.

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« De toute façon, je ne sors plus depuis une semaine, je suis terrifiée, explique Baya, 40 ans. Le plus difficile, c’est d’avoir les enfants à la maison toute la journée. Mais je leur ai interdit de jouer dans la cour de l’immeuble. » Au cœur d’Alger, la gare de Tafourah, où défilent habituellement des centaines de bus qui viennent de toute la capitale, est à l’arrêt. Depuis dimanche, les transports urbains et interurbains ont interdiction de circuler dans toute l’Algérie, les restaurants et les cafés doivent fermer, pour lutter contre la propagation de l’épidémie causée par le coronavirus.

« Pour un monde sans épidémie »

Ce qui frappe, c’est le calme. Plus d’hymne national chanté à tue-tête, plus de sonneries pour signifier la fin de la classe : les écoles, collèges, lycées et universités sont fermés depuis plus d’une semaine. Plus de bruit de Klaxon, mais plutôt le chant des oiseaux. Les rues commerçantes aux rideaux noirs baissés sont presque vides. « On se croirait un soir de ramadan, mais sans l’odeur de la nourriture », plaisante un jeune réuni avec deux amis devant un bureau de tabac où a été placardée une affiche de sensibilisation.

Aziz, un quinquagénaire père de trois enfants, relativise : « Je continue de sortir de chez moi, mais je ne parle pas aux gens ». Une sirène retentit. « Vous ne devez pas être dehors. Rentrez chez vous ! » La voix au ton sec vient du haut-parleur d’un véhicule de police qui ralentit à hauteur des passants sur le boulevard Krim-Belkacem.

Si des spots d’information sur les mesures barrières sont diffusés depuis plusieurs semaines dans les médias, l’Etat fait désormais appel aux forces de l’ordre et aux mosquées pour améliorer la prévention. Depuis le 17 mars, les mosquées sont fermées et l’appel à la prière demande aux fidèles de prier chez eux. Mais dimanche, les imams ont également commencé à diffuser des messages de prévention tels que : « Restez chez vous, pour un monde sans épidémie. » Pour la première fois depuis le début du mouvement de protestation (Hirak) qui avait débuté le 22 février 2019, il n’y a eu aucune manifestation vendredi 20 mars.

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Lundi en fin d’après-midi, 230 personnes étaient atteintes du Covid-19, 17 étaient décédées et 322 personnes étaient hospitalisées, selon le ministère de la santé. Les premiers cas de coronavirus algériens provenaient de personnes venues d’Europe. Cette semaine, les autorités ont donc organisé le confinement dans des hôtels ou structures étatiques de plus de 3 000 Algériens arrivés de l’étranger par avion, ferry ou route, par leurs propres moyens ou via un rapatriement. Chacun prend ses précautions. Sur le boulevard Mohamed-V, une pharmacie a créé une barrière avec des chaises pour éviter que les clients ne s’approchent du comptoir. Un peu plus loin, une boutique d’alimentation demande à ses clients d’entrer « un par un ». Le cabinet d’un médecin spécialiste est « fermé jusqu’à nouvel ordre à cause de l’épidémie ».

Lors de son discours à la nation, le 17 mars, le président Abdelmadjid Tebboune avait déclaré que la « pandémie » était « source d’inquiétude pour nous tous ». « L’heure n’est pas à l’alarmisme ni à la peur, la situation est sous contrôle », avait-il ajouté. Pourtant, les craintes s’expriment quant à la capacité du système de santé algérien, qui compte, selon les autorités, 460 lits dans les services de réanimation (pour 43 millions d’habitants), à faire face à un pic d’hospitalisations. Les masques, les moyens de protection et les tests manquent. Dans le centre-ville d’Alger, pharmacies et boutiques d’alimentation affichent des pancartes à l’entrée annonçant ne plus avoir de flacons de gel hydroalcoolique ni gants ou de masques. « J’ai dû ausculter un patient, un cas suspect, sans masque », affirme un infectiologue qui demande à rester anonyme.

« Solidarité et conscience citoyenne »

Les témoignages de soignants réclamant des masques se sont multipliés sur les réseaux sociaux, plus particulièrement dans la région de Blida, où sont enregistrés plus de la moitié des cas positifs. « Je vais bosser la peur au ventre. Si je suis contaminé, je contamine ma famille », s’inquiète un médecin spécialiste s’exprimant sous le sceau de l’anonymat car, précise-t-il, « les directions ont menacé indirectement ceux qui prenaient la parole ».

Dimanche, la présidence de la République a interdit la diffusion de statistiques sur l’épidémie n’émanant pas du ministère de la santé et a fustigé ceux qui veulent « semer le doute et saper le moral du citoyen ». « Les moyens de nos infrastructures sanitaires sont faibles, analyse Sabrina Rahmani, médecin, et fondatrice de l’Observatoire citoyen algérien. Culturellement, il y a également beaucoup de promiscuité. Nous mangeons dans les mêmes plats, nous allons beaucoup aux mariages ou aux enterrements. La seule solution pour nous était d’anticiper l’épidémie par la prévention. »

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Sur les réseaux sociaux, la réaction a été rapide. Des listes de médecins bénévoles se sont ainsi créées pour répondre aux habitants par téléphone, une collecte de matériels de protection pour les soignants a été initiée, l’organisation d’ateliers de couture pour fabriquer des masques lancée. « Il faut protéger les médecins. Les gens ont fait des stocks de d’équipement chez eux, mais ils n’en ont pas besoin », explique un chef d’entreprise de 31 ans qui traverse la capitale pour collecter le matériel destiné aux soignants et le redistribuer aux CHU. Sabrina Rahmani ajoute : « Il faudra qu’il y ait une réaction vive du corps médical pour demander une autre gestion de la santé. Mais, pour l’instant, il faut appeler à la solidarité et à la conscience citoyenne. » Lundi, le ministère de la santé a dévoilé son protocole de prise en charge pour les patients Covid-19 : ils seront traités, en première intention, avec de la chloroquine ou de l’hydroxychloroquine.

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