En Tunisie, les immolations par le feu, arme du désespoir

Neuf ans après la mort de Mohamed Bouazizi, point de départ de la révolution, la pratique continue de faire des victimes parmi les plus précaires.

Par Publié le 18 février 2020 à 18h00 - Mis à jour le 18 février 2020 à 19h52

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Un portrait de Mohamed Bouazizi est affiché sur un immeuble de Sidi-Bouzid, en Tunisie, en décembre 2014.
Un portrait de Mohamed Bouazizi est affiché sur un immeuble de Sidi-Bouzid, en Tunisie, en décembre 2014. Zoubeir Souissi / Reuters

Chez la famille d’Abdelwaheb Jilani, mort en novembre à l’âge de 30 ans, seule une ampoule, suspendue à un fil électrique qui traverse les murs vierges, éclaire le logis. Ses parents ne possèdent pour unique souvenir de leur fils qu’une photo d’identité. « Sa tête était trop pleine de soucis, il n’en pouvait plus », soupire son père. Bénéficiaire du « mécanisme 16 », un système mis en place après la révolution tunisienne pour fournir des emplois à temps partiel aux chômeurs, Abdelwaheb Jilani ne percevait plus son allocation depuis deux ans, sans obtenir d’explication. « Nous avons vu qu’il y avait des problèmes dans son dossier, nous avons tenté de nous en occuper et sa situation allait se régler », affirme le délégué Messaoud Charfi, nommé représentant de l’Etat à Jelma quatre mois avant le drame.

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Un après-midi de novembre, Abdelwaheb est parti à pied dans un champ, à quatre kilomètres de cette ville du centre de la Tunisie, pour s’immoler par le feu. « Les femmes qui cueillaient des olives ont essayé de lui porter assistance mais c’était trop tard. Il s’est isolé pour commettre son acte, car c’était la troisième fois qu’il tentait de se suicider », raconte Hammouda Harzali, un voisin de la famille. Il avait voulu aider Abdelwaheb en lui donnant une charrette pour qu’il vende des marchandises le temps de trouver une solution, mais rien n’y a fait. La charrette est encore garée à quelques mètres de la maisonnée. « Je le voyais aller tous les jours à la municipalité demander son dû et tenter de comprendre sa situation, se souvient un voisin. On lui disait toujours : “Dans un mois, ce sera réglé.” Ce n’est pas vrai, personne ne l’a aidé sauf le nouveau délégué, qui est arrivé trop tard. »

La seconde méthode de suicide

Le cas d’Abdelwaheb Jilani n’est pas unique en Tunisie. Il rappelle la douloureuse histoire de Mohamed Bouazizi, dont le geste fatal, le 17 décembre 2010, avait allumé les feux du premier « printemps arabe ». Peu de temps après Abdelwaheb, un autre homme a tenté de s’immoler sur le toit de la municipalité de Jelma, en public cette fois. Il en a été empêché par des habitants. En 2019, une dizaine de personnes se sont ainsi donné la mort, selon la presse locale. Les immolations par le feu ne font plus l’objet de statistiques officielles depuis le dernier pic de 2016 (on recensait alors jusqu’à 100 cas par an), mais elles sont devenues la seconde méthode de suicide (entre 15 et 20 % des cas) après la pendaison, selon la pédopsychiatre Fatma Charfi, présidente du comité technique de lutte contre le suicide auprès du ministère de la santé. Un ratio « constant depuis 2011 », précise Mme Charfi, qui ajoute : « Cela n’existait pas avant. »

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Les médecins et les psychiatres se rejoignent pour expliquer la permanence du phénomène, qui renvoie tantôt au geste de protestation de Mohamed Bouazizi, tantôt à des troubles mentaux, pour une minorité de ceux qui passent à l’acte. La majorité des profils, des hommes entre 25 et 35 ans, se trouvaient dans des situations de précarité sociale et économique sources d’un fort sentiment d’injustice. Une telle récurrence révèle l’impuissance du pays à répondre aux attentes de la révolution de 2011, qu’elles soient socio-économiques (le taux de chômage est d’environ 15 %) ou politiques. « Le phénomène continue parce que l’effet de la révolution est encore présent », analyse Sami Ouanes, ancien psychiatre à l’hôpital Razi, à Tunis, qui a traité plusieurs patients ayant survécu à leur immolation : « Il y a encore des protestations sociales, un mécontentement et une insatisfaction face au processus de transition. »

En 2013, l’immolation d’Adel Khazri, 27 ans, sur l’avenue Bourguiba, au cœur de Tunis, avait conduit les autorités à interdire la vente d’essence au détail dans les stations-service. Une mesure peu efficace : Abdelwaheb Jilani a pu se procurer une bouteille d’un litre d’essence. « L’accès à certains combustibles ou liquides inflammables est encore assez facile par rapport aux médicaments, par exemple », avance Amen Allah Messadi, dont le service de réanimation de l’hôpital de Ben Arous, en banlieue de Tunis, est le seul du pays à être spécialisé dans les grands brûlés. S’il est aux premières loges des tragédies, le docteur Messadi ne souhaite plus communiquer les chiffres : « Les médias ont contribué à faire de ce geste un phénomène sensationnaliste », regrette-t-il. « Aujourd’hui, nous devons aller de l’avant et d’avantage aider les survivants» ajoute ce médecin anesthésiste qui en a beaucoup « vu » ces dernières années. Il a créé une association en 2017 pour aider les victimes de brûlures dont les soins coûtent très cher et les patients mettent beaucoup de temps à guérir.

Une bouteille d’essence à ses pieds

Dans le service de chirurgie réparatrice de l’hôpital Sahloul de Sousse, à 130 km au sud de Tunis, la docteure Nidhal Mahdi évoque une question sensible, celle des derniers instants des immolés alors que leur famille est à leur chevet : « Dans la plupart des cas, les personnes qui s’auto-immolent parlent encore, même quand elles sont brûlées, mais elles meurent peu de temps après à cause des œdèmes qui se forment. Au lieu de les intuber directement pour les aider à respirer, nous leur laissons un peu de temps pour parler avec leur famille. Souvent elles regrettent leur geste ou veulent juste demander pardon, c’est très important pour la famille d’entendre ces derniers mots. »

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Pour ceux qui survivent, la reconstruction est laborieuse, faute de réel suivi psychologique et social. Dans la ville de Tebourba, à 30 km à l’ouest de Tunis, Adel Dridi, 35 ans, a presque perdu la cicatrice au cou héritée de sa brûlure. Vendeur ambulant de fruits et légumes, il s’était immolé par le feu en 2017 pour protester contre son tabassage par la police. Le conflit portait sur son statut illégal. « Je voulais juste en finir avec cette humiliation », raconte le jeune homme, assis dans la maison familiale, cigarette à la main. Depuis lors, Adel a guéri physiquement, mais il garde en lui une rage intacte, celle de ne pas parvenir à vivre dignement. Il survit seulement.

Il a construit tout seul son épicerie en face de chez lui, sans aide mais sans autorisation légale. Sur ses gardes durant la phase de chantier, il avait placé une bouteille d’essence à ses pieds, menaçant quiconque tentait de l’arrêter de s’immoler de nouveau. « Je n’ai rien à perdre à part ma mère », dit-il. Adel montre l’intérieur de son épicerie, dont les étagères sont encore vides. Son histoire est si familière. Elle ressemble à celle d’Abdewaheb : déscolarisation précoce, vaines tentatives de s’insérer dans la société… « Ce qui me met en colère, c’est que les gens avaient protesté dans les rues après mon immolation, mais je n’ai rien eu, grince-t-il. J’en suis toujours au même point, à me battre contre la vie. »

Face à ce désespoir lançinant, et le risque permanent de rechute, nombre de médecins se mobilisent pour tenter d’endiguer le mal le plus en amont possible. La pédopsychiatre Fatma Charfi a ainsi mis en place un système de prévention du suicide en formant la médecine de première ligne à repérer des cas. «Il y a une conscience collective qui s’est améliorée aujourd’hui sur le suicide, explique-t-elle. Nous arrivons à dépasser la question du tabou religieux pour tenter d’appréhender les comportements suicidaires comme le signe d’une souffrance psychique»

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