Au Rwanda, la délicate réintégration des anciens combattants de l’est de la RDC

L’armée congolaise a multiplié fin 2019 les offensives contre les groupes armés rwandais opérant dans le Sud-Kivu.

Par Laure Broulard Publié le 18 février 2020 à 19h00

Temps de Lecture 5 min.

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Dans le centre de démobilisation pour anciens combattants à Mutobo, dans le nord du Rwanda, en février 2020.
Dans le centre de démobilisation pour anciens combattants à Mutobo, dans le nord du Rwanda, en février 2020. LAURE BROULARD

Assis en rang sur des chaises en plastique, quelque 300 rebelles rwandais attendent silencieusement l’arrivée des journalistes. Tout est prêt pour la visite du centre de démobilisation de Mutobo, niché aux pieds du massif des Virunga, dans le nord du Rwanda. Brigadiers, colonels, majors et capitaines ont été placés en fonction de leur grade au sein du Conseil national pour le renouveau et la démocratie (CNRD), un groupe armé hostile au gouvernement du président rwandais Paul Kagame et opérant dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC).

Ces anciens combattants ont tous été capturés fin 2019 par l’armée congolaise avant d’être transférés aux autorités de Kigali. Après des années passées de l’autre côté de la frontière, les voilà aux mains du gouvernement qu’ils ont toujours combattu. Au terme d’un processus de réhabilitation de trois à cinq mois, ils seront pourtant libres de réintégrer le pays qu’ils ont fui il y a plus de vingt ans.

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Jean-Claude Twizerimana, 25 ans, s’attendait à bien pire. « J’avais peur de rentrer car, au Congo, on nous disait que le Rwanda nous ferait payer pour les péchés de nos frères. Que si nos familles avaient participé au génocide, nous serions jetés en prison dès notre arrivée », explique-t-il, assis sur un lit de fer dans un dortoir bondé. Jean-Claude est né le 1er avril 1994 au Rwanda, juste avant que son pays ne bascule dans l’horreur. Cinq jours plus tard, l’avion du président hutu Juvénal Habyarimana est abattu à l’approche de Kigali, marquant le début d’un génocide contre la minorité tutsi du pays. Les massacres feront au moins 800 000 morts en cent jours parmi les Tutsi et les Hutu modérés selon l’ONU.

De campement en campement

Alors que les troupes du Front patriotique rwandais (FPR) menées par l’actuel président Paul Kagame chassent le gouvernement génocidaire et prennent le contrôle du pays, des centaines de milliers de Hutu fuient vers le Congo voisin par peur des représailles. Les parents de Jean-Claude en font partie. Il n’a que quelques semaines.

L’est de la RDC plonge alors dans l’instabilité. En 1996, le Rwanda envahit la zone dans le but de démanteler les camps de réfugiés où l’ancien régime génocidaire tente de reconstituer ses forces. En 2000, naissent les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), rébellion hutu opposée à la présidence de Paul Kagame. Certains de ses fondateurs sont recherchés par la justice internationale pour leur participation au génocide des Tutsi. Depuis, le groupe sévit dans l’est de la RDC, multipliant les exactions contre les populations civiles. Mais il est aujourd’hui morcelé et affaibli.

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Avant d’être arrêté et transféré à Mutobo, le jeune Jean-Claude était aide de camp auprès d’un capitaine d’une faction dissidente des FDLR, le CNRD. Son quotidien : faire la cuisine et quelques tâches ménagères, de campement en campement. Il dit n’avoir jamais pris les armes. Aujourd’hui, il suit les cours d’éducation civique de la Commission de démobilisation et de réintégration du Rwanda. Et il assure qu’il a été manipulé pendant des années.

« Au Congo, les seules personnes que je connaissais étaient mes chefs, donc j’avalais tout ce qu’ils me disaient. Que nous allions rentrer au Rwanda la tête haute, par les armes. Mais depuis que je suis arrivé ici, je regrette les années que j’ai passées de l’autre côté de la frontière. Ici, j’ai dormi pour la première fois de ma vie sur un matelas », explique-t-il.

Mort de nombreux civils

Depuis l’élection de Félix Tshisekedi à la présidence congolaise, Kinshasa affiche sa détermination à lutter contre les groupes armés dans l’est de la RDC. Après des années d’impuissance ou de complaisance, l’armée congolaise a ainsi multiplié fin 2019 les offensives contre les groupes armés rwandais opérant dans le Sud-Kivu. Saluées par Kigali, ces opérations auraient pourtant causé la mort de nombreux civils, principalement parmi les familles des rebelles du CNRD.

Le Baromètre sécuritaire du Kivu, un institut de recherche piloté par l’ONG Human Rights Watch, a ainsi recensé au moins dix décès et cite des sources évoquant un bilan beaucoup plus lourd. D’après l’organisme, l’armée congolaise aurait été suppléée sur le terrain par des milices locales, mais aussi par des soldats rwandais. « Selon une source diplomatique occidentale, deux bataillons de l’armée rwandaise étaient même présents en première ligne lors des combats », indique son rapport de novembre 2019. Une présence niée en bloc par les autorités rwandaises.

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Suite à ces opérations, près de 2 000 membres des familles des combattants du CNRD ont été transférés au Rwanda, dans un camp à Nyarushishi, au sud du pays. Là, ils suivent eux aussi un processus de démobilisation de trois à cinq mois. « Je ne sais pas pourquoi je suis ici », lâche Fayina Kabatesi, 40 ans, en calmant les pleurs d’un de ses six enfants. Cette exilée rwandaise vivait dans le Sud-Kivu avec son mari, membre du CNRD. « Un matin, nous avons été encerclés par des soldats dont l’origine était inconnue. Nous avons alors fui dans la forêt. Il pleuvait du matin au soir. Beaucoup d’enfants sont morts. Mon bébé a attrapé de la fièvre. Il est mort de la rougeole une fois arrivé ici », raconte-t-elle.

Un pays qu’ils n’ont jamais connu

Avant d’être transférés à Nyarushishi, certains combattants du CNRD et leur famille ont été détenus en RDC dans le camp militaire de Nyamunyunyi. Là, le Comité International de la Croix-Rouge (CICR) a enregistré la mort de dix-sept personnes, dont neuf enfants. Dans un communiqué publié de 18 décembre 2019, le CICR appelait donc les autorités congolaises à « s’assurer que les transferts se fassent de manière informée et volontaire » et en « conformité avec les garanties établies par le droit international ».

Du côté du gouvernement rwandais, on assure que les civils rapatriés auront un avenir meilleur dans leur pays d’origine. « Ces personnes étaient prises en otage par des groupes armés et déplacées de localité en localité. Depuis qu’elles sont arrivées au Rwanda, elles sont soignées et vont pouvoir bénéficier de tous les services du gouvernement », assure Olivier Nduhungirehe, numéro deux du ministère des affaires étrangères rwandais.

Mais, pour l’instant, Fayina vit dans l’attente de retrouver son mari, installée dans une chambre qu’elle partage avec deux autres familles. Le camp de Nyarushishi, d’une capacité maximale de 700 personnes, en accueille aujourd’hui près de 1 900, dont plus de 1 300 enfants. Sous de grandes tentes blanches, ces derniers entonnent en chœur l’hymne national du Rwanda, un pays qu’ils n’ont jamais connu et dans lequel leurs parents devront repartir de zéro.

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