« En quinze ans, Djibouti a développé une marque pour satisfaire ses ambitions internationales »

Sonia Le Gouriellec expose la stratégie du petit Etat est-africain, qui accueille cinq bases militaires étrangères et a doublé le nombre de ses représentations diplomatiques.

Publié le 13 février 2020 à 13h00 - Mis à jour le 13 février 2020 à 15h03 Temps de Lecture 4 min.

Le président djiboutien, Ismail Omar Guelleh, lors de la 74e session de l’Assemblée générale des Nations unies, le 26 septembre 2019 à New York.
Le président djiboutien, Ismail Omar Guelleh, lors de la 74e session de l’Assemblée générale des Nations unies, le 26 septembre 2019 à New York. Eduardo Munoz/REUTERS

Tribune. Depuis plusieurs mois, Djibouti ne cachait pas son ambition de briguer un siège de membre non permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Mais, fin août 2019, à 37 voix contre 13, c’est le Kenya qui a été choisi par l’Union africaine (UA) alors même que, le 14 novembre 2017, une réunion des pays de l’Afrique de l’Est avait officiellement lancé la candidature de Djibouti. Plaidant « le principe de rotation », les autorités djiboutiennes rappellent que le Kenya a déjà été deux fois membre du Conseil de sécurité (1973-1974, 1997-1998), contre une fois seulement pour Djibouti (1993-1994) en pleine guerre civile contre le Front pour la restauration de l’unité à Djibouti (FRUD).

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Ces six derniers mois, les deux rivaux se sont affrontés sur les champs diplomatiques et médiatiques, mais cette rivalité n’est pas nouvelle. La lutte contre la piraterie ou la gestion de la crise somalienne avaient déjà cristallisé les tensions entre les deux pays de la Corne de l’Afrique. Ce qui est nouveau, c’est la stratégie de Djibouti, qui cherche à faire valoir sa situation de « petit Etat » et les avantages qui en découlent en matière diplomatique. Le pays parvient d’ailleurs à rallier à sa cause nombre d’autres petits Etats à travers le soutien de fédérations comme l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) ou l’Organisation de la coopération islamique.

« Intermédiaire honnête »

Etant par nature vulnérables, les petits Etats ont besoin d’être résilients et astucieux dans leurs rapports avec les grandes puissances. Comment ? En proposant des solutions originales à des problématiques internationales, notamment celles qui leur sont d’un intérêt vital. En jouant le rôle de médiateur ou de honest broker (« intermédiaire honnête »), les petits Etats ont l’opportunité de maximiser leur influence, car ils ne sont pas considérés comme une menace.

De plus, Djibouti a de nouvelles cartes en main depuis les années 1990. Grâce à sa situation géographique – à l’entrée de la mer Rouge et sur la Route de la soie – qui lui offre un positionnement stratégique, le petit Etat accueille aujourd’hui les bases militaires de cinq grandes puissances – la France, les Etats-Unis, la Chine, le Japon et l’Italie – sur un territoire à peine plus grand que la Lorraine (25 030 km2). Des bases qui demeurent, tout comme au temps de la guerre froide, un outil primordial pour sécuriser les soutiens politiques, économiques et militaires des grandes puissances dans la région. Ce positionnement est un héritage qui s’est imposé aux dirigeants djiboutiens, mais le régime souhaite manifestement en faire le socle d’une stratégie plus large.

Dès 2006, le président Ismaïl Omar Guelleh avait annoncé ses objectifs : renforcer l’attractivité du pays et « affirmer la présence de Djibouti sur la scène mondiale ». Le pays a ainsi doublé le nombre de ses représentations diplomatiques à travers le monde et en compte aujourd’hui un peu moins de cinquante. Une caractéristique assez exceptionnelle pour un Etat de cette taille quand on sait que le nombre moyen de missions pour des Etats d’envergure comparable est de sept. Le pays est également membre de plus de cinquante institutions internationales non africaines. Il est aussi très actif dans les négociations internationales et a été parmi les premiers à signer l’accord de la COP 21 sur le changement climatique.

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Pourtant, malgré ses efforts, le pays a dû pour l’instant se contenter de postes intermédiaires au sein des organisations internationales de premier plan comme le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), la Banque africaine de développement (BAD), le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), l’Unesco ou encore la Commission économique pour l’Afrique. Parfois, le ton a pu monter avec des nations africaines de premier plan comme l’Afrique du Sud, à l’occasion par exemple de la défaite du candidat djiboutien aux postes de vice-président et de commissaire aux affaires politiques de la Commission de l’UA. Djibouti doit encore apprendre à lisser son langage diplomatique.

Posture active

Quoi qu’il en soit, le gouvernement djiboutien a développé une sorte de marque qu’il compte bien utiliser pour porter à nouveau sa candidature au Conseil de sécurité des Nations unies. Ainsi, alors même que la devise officielle du pays est « Unité Egalité Paix », c’est le slogan « Djibouti, terre de rencontres et d’échanges » qui a été diffusé et traduit la perception qu’ont de nombreux Djiboutiens de leur rôle sur la scène internationale. Djibouti incarne de nombreuses influences : ancienne colonie française peuplée d’Afar, de Somali, d’Arabes, de Yéménites, il se trouve encastré dans une région anglophone.

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En multipliant leur réseau diplomatique sur un mode plus ou moins informel et en s’intégrant dans des organisations régionales pour faire entendre leur voix, les petits Etats sont en mesure d’exercer une influence significative. En ce sens, ils transforment leur vulnérabilité en avantage et passent d’une posture internationale passive à une posture active. Djibouti l’a bien compris.

Sonia Le Gouriellec est maître de conférences à l’Université catholique de Lille (FLD). Elle sort, le 5 mars, un ouvrage intitulé Djibouti : la diplomatie de géant d’un petit Etat, aux Presses universitaires du Septentrion.

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