Soudan : doutes au sujet de l’annonce du transfert du président déchu Al-Bachir à la Cour pénale internationale

L’ex-président soudanais renversé en avril après trente ans de pouvoir est accusé de crimes dans la région du Darfour.

Par Publié le 12 février 2020 à 11h24 - Mis à jour le 14 février 2020 à 16h53

Temps de Lecture 4 min.

L’ancien président du Soudan, Omar Al-Bashir au palais de justice de Khartoum, au Soudan, le 28 septembre 2019.
L’ancien président du Soudan, Omar Al-Bashir au palais de justice de Khartoum, au Soudan, le 28 septembre 2019. Mohamed Nureldin Abdallah / REUTERS

Il faut se méfier des effets d’annonce au Soudan. Surtout lorsqu’ils tonnent comme des coups de canon et semblent tout assourdir aux alentours. Mardi 11 février, depuis Juba, au Soudan du Sud, Mohamed Hassan Al-Tayishi, un responsable des autorités soudanaises de transition, chargé du processus de négociation avec les groupes rebelles de son pays, annonçait que le Soudan était désormais disposé, sur le principe, à transférer Omar Al-Bachir, l’ex-président, renversé en avril après trente ans de règne, à la Cour pénale internationale (CPI), à La Haye.

La CPI a émis, en 2009 et 2010, plusieurs mandats visant Omar Al-Bachir, dans le cadre du dossier concernant les actes commis dans la région du Darfour, dans l’ouest du pays, quelques années plus tôt. Réponse à une contre-insurrection menée par les autorités alors dirigées par Omar Al-Bachir, qui s’était transformée en orgie de violence, conduisant à la mort, directement ou indirectement, de 300 000 personnes, selon les Nations unies.

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Pendant de nombreuses années, cette décision de la CPI avait produit l’inverse de l’effet escompté, transformant le président soudanais en victime d’une justice internationale dévoyée et soumise aux diktats de puissances occidentales, à commencer par les Etats-Unis. Omar Al-Bachir, à la tête d’un régime coupable de crimes divers, ayant présidé à la destruction économique du Soudan, aurait fait un excellent paria si les mandats de la CPI n’avaient au contraire rehaussé son prestige, lui permettant de devenir un grand voyageur, puisque les Etats hostiles à la CPI se faisaient une joie de l’accueillir.

Déclaration explosive

Depuis, Omar Al-Bachir a été renversé, à la suite de manifestations colossales organisées par un mouvement civil, regroupé dans les Forces pour la liberté et le changement (FFC), avec l’appui décisif d’une partie des forces armées au printemps 2019. Une structure de transition a été élaborée pour diriger le pays jusqu’en 2022, le temps de reconstruire le système politique et économique, miné par les années Bachir. Et ce dernier, placé au mois d’avril en résidence surveillée, puis vraisemblablement en détention, a comparu dans le premier d’une série de procès à Khartoum, avant la décision de transfert à La Haye, ce mardi 11 février.

Déjà mentionnée comme une hypothèse au cours des derniers mois, l’annonce a été faite cette fois dans un cadre particulier. A Juba, capitale du Soudan du Sud – l’ex-Sud-Soudan qui a fait sécession en 2011 – sont conduites des négociations entre le pouvoir soudanais et les représentants de plusieurs groupes rebelles, dont ceux du Darfour. Mardi, c’est au terme d’une session de pourparlers avec le Front révolutionnaire du Soudan (SRF) que M. Al-Tayishi, a fait l’annonce. Cette décision, assortie d’autres mesures, est un point crucial pour répondre aux demandes des groupes armés du Darfour, qui réclament justice. Mais implique-t-elle vraiment le Soudan ?

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Il y a moins de deux semaines, une autre déclaration explosive avait déjà été faite, qui semblait ouvrir la voie à une « normalisation » des relations entre le Soudan et Israël. Le responsable de cette décision fracassante – et sur le futur de laquelle plane également un fort doute – était le général Abdel Fattah Al-Bourhane, qui dirige le Conseil de souveraineté, l’un des deux organes de la transition, chargé de représenter le Soudan avec un rôle théoriquement faible. Cet organe inclut cinq civils dans ses rangs, issus des FFC, dont Mohamed Hassan Al-Tayishi.

Plan de sauvetage financier

A Juba, ce dernier conduit des négociations qui sont d’une évidente importance pour le futur du Soudan, et celui de la transition. Il est en effet nécessaire d’obtenir un accord avec les groupes rebelles SRF et différentes factions du SLM (Mouvement de libération du Soudan), ainsi que celles du SPLM-Nord (Mouvement populaire de libération du Soudan), afin de mettre en œuvre un autre pan important du processus de reconstruction du pays : la mise ne place d’une assemblée législative où prendront place les membres désignés des « autres mouvements » et qui sera chargée d’élaborer la future constitution.

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Des déclarations ont déjà été faites au sujet de mesures qui seront – ou seraient – prises, lorsque cet organe siégera. La fin des châtiments corporels ou celle de l’interdiction faite aux non-musulmans de boire de l’alcool au Soudan font partie de la liste et sont autant de thèmes qui remportent un vif succès auprès des opinions occidentales, notamment aux Etats-Unis. L’opinion soudanaise restant, elle, plus préoccupée par la dégradation des conditions de vie, qui se poursuit. Des manifestations contre les pénuries, potentiellement déstabilisatrices, ont même repris ces derniers jours.

Pour sauver la situation, les autorités de transition doivent donc obtenir, le plus rapidement possible, une levée des dernières sanctions américaines et un plan de sauvetage financier. Avancer à grands pas est vital, mais dangereux. Le général Al-Bourhane s’est déjà risqué à promettre plus qu’il ne pouvait offrir, en annonçant le basculement historique du Soudan en faveur d’Israël, inflexion qu’il semble le seul à vouloir. Mais ce général, pendant la guerre du Darfour, officiait au sein du renseignement militaire, qui a été au cœur de la machine à broyer les populations, par l’intermédiaire des milices arabes dites « janjawid ».

Si la hiérarchie militaire a été très affaiblie par Omar Al-Bachir, puis divisée par son renversement, il n’est pas acquis que ses personnalités les plus influentes soient favorables à un transfert vers La Haye, simplement pour donner un gage de bonne volonté, qui sera à l’étranger perçu comme une faiblesse. La visite récente, à Khartoum, du secrétaire d’Etat américain Tibor Nagy semble toutefois liée à cette accumulation de signaux adressés à Washington, dont le but réel est d’accélérer la sortie du Soudan de la liste des Etats soutenant le terrorisme. En apparence vertueux, ce retrait a d’ailleurs toutes les chances de ne pas advenir de sitôt ou, pire encore, d’être source de tensions dangereuses entre le Conseil de souveraineté et le gouvernement, dirigé par le premier ministre, Abdallah Hamdok.

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