En Ethiopie, la grande fête orthodoxe de Timkat à l’heure des tensions religieuses

La sécurité a été renforcée à Gondar pour la célébration alors que les attaques à caractère religieux ont redoublé en 2019 dans tout le pays.

Par Publié le 22 janvier 2020 à 13h00 - Mis à jour le 22 janvier 2020 à 16h12

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En Ethiopie, la fête orthodoxe de Timkat célèbre à la fois le baptême du Christ dans le Jourdain et l’Epiphanie. Ici à Gondar, le 19 janvier 2020.
En Ethiopie, la fête orthodoxe de Timkat célèbre à la fois le baptême du Christ dans le Jourdain et l’Epiphanie. Ici à Gondar, le 19 janvier 2020. EDUARDO SOTERAS / AFP

Vert, jaune, rouge. Les trois couleurs du drapeau éthiopien pavoisaient, dimanche 19 et lundi 20 janvier, les rues de Gondar, en région Amhara, pour la fête orthodoxe de Timkat. Des dizaines de milliers de pèlerins convergent chaque année vers l’ancienne capitale du royaume chrétien d’Abyssinie pour cette célébration inscrite en 2019 par l’Unesco au patrimoine immatériel de l’humanité. Les fidèles ont passé la nuit, éclairés à la bougie, autour du bain de Fassilidas, construit au XVIIe siècle, avant de commémorer le lendemain le baptême du Christ dans le Jourdain en s’aspergeant d’eau bénite ou en s’immergeant dans le bassin.

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Ce rituel se déroulait dans un contexte particulier. Le 17 janvier, la télévision officielle annonçait que les services de renseignement éthiopiens avaient déjoué une attaque visant Gondar, saisissant des grenades et des munitions sans donner plus de précisions sur les suspects. Le temps des festivités de Timkat, des troupes régionales et milices locales avaient été déployées sur les routes périphériques et en centre-ville. In fine, si la célébration a été endeuillée, lundi, par l’effondrement d’une tribune qui a fait au moins dix morts et une centaine de blessés, elle n’aura eu à déplorer aucune action violente.

En revanche, dans l’est du pays, la grande fête a été ternie par des troubles liés à ce même drapeau vert, jaune, rouge. Un symbole à la fois religieux et politique tant il est lié à l’ancien empire à dominante amhara – les nationalistes de la communauté oromo parlent de l’étendard « de Menelik II », fondateur de l’Ethiopie moderne à la fin du XIXe siècle.

Cohabitation harmonieuse

Ces incidents reflètent les tensions communautaires qui minent le pays depuis plus d’un an et ont pris, ces derniers mois, une tournure religieuse. La cohabitation harmonieuse entre chrétiens orthodoxes (43,5 % de la population) et musulmans (34 %) est pourtant au cœur de l’histoire éthiopienne. La présence des chrétiens dans ce pays de quelque 110 millions d’habitants remonte au IVe siècle, tandis que les premiers disciples du prophète Mahomet auraient trouvé refuge à Axoum -capitale de l’ancien empire éponyme- pour fuir les persécutions à La Mecque au VIIe siècle.

Mais, selon Terje Ostebo, historien des religions en Afrique, « cette coexistence pacifique était en réalité seulement rendue possible par la nature asymétrique des relations entre chrétiens et musulmans », étant donné l’intrication ancienne du pouvoir politique et du clergé de l’église orthodoxe d’Ethiopie. Dans une tribune publiée en novembre 2019 par le mensuel éthiopien Addis Standard, le spécialiste réagissait aux actes récents de vandalisme de lieux de culte, regrettant que la religion ait trop peu été prise en compte comme facteur de discriminations. Désormais, les chrétiens protestants et plus encore les musulmans cherchent à « défier l’hégémonie culturelle orthodoxe », note le chercheur.

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Depuis août 2018, des églises ont été détériorées dans les Etats Somali, Oromia et dans la grande région du Sud. Des lieux de prière musulmans ont aussi été récemment pris pour cibles en région Amhara. « Les tentatives d’extrémistes pour détruire notre riche histoire de tolérance et de coexistence religieuses n’ont pas leur place » en Ethiopie, déclarait en décembre 2019 le premier ministre Abiy Ahmed, lui-même fils d’un musulman et d’une chrétienne orthodoxe.

En janvier 2019 déjà, à 200 kilomètres au sud-est de Gondar, trois mosquées avaient été attaquées, dont une a fini totalement détruite. Les assaillants étaient près d’un millier, se remémore Ahmed Ali, le chef de la communauté musulmane de Mekane Yesus, une ville de 40 000 habitants. « Il y avait un mariage. Parmi les décorations sur le sol se trouvait un papier avec l’image de Marie dessus. Des chrétiens l’ont vu, se sont mis en colère et cela a dégénéré », raconte l’homme en costume gris coiffé d’une calotte. Des prêtres orthodoxes ont tenté de calmer la situation, sans succès. Trois personnes ont été blessées. Mais la communauté est résiliente : trois nouvelles mosquées sont en construction dans la ville, dont deux pour remplacer les lieux endommagés.

« Agenda partisan »

Arrivé en 1974 dans cette commune où les musulmans représentent deux mille fidèles, Ahmed Ali n’avait jamais vu une telle brutalité en quarante-cinq ans. « Il pourrait y avoir des motifs politiques derrière cette attaque », estime-t-il, inquiet que ces agressions puissent se reproduire. « Il y a un agenda partisan derrière tout cela, renchérit le père Woldeyesus Seifu, un officiel de l’église orthodoxe Tewahedo. Installé dans un hôtel de Gondar alors que les festivités de Timkat se préparent, il admet qu’il est de plus en plus difficile de raisonner les foules.

« Si vous additionnez les intérêts politiques divergents, les résistances qu’engendrent les réformes de l’administration actuelle et la culture politicienne très limitée de la négociation, tout cela fait des étincelles dans cet environnement polarisé », analyse Daniel Bekele, à la tête de la Commission éthiopienne des droits de l’homme.

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Assis à l’ombre, sur une place de Gondar où il vit depuis treize ans, Mohammed Nur témoigne de la bonne entente entre les musulmans, confession minoritaire dans la ville, et les chrétiens orthodoxes. Traditionnellement, les croyants en l’islam participent depuis une dizaine d’années au nettoyage des rues avant la célébration de Timkat. Mais l’enseignant musulman s’inquiète de la popularité des partis ethnonationalistes et « des tensions communautaires qui peuvent dériver en divisions religieuses ». « J’ai peur que la montée du nationalisme Amhara ne se fasse qu’au profit des chrétiens de la région et exclue les autres Amhara », conclut le père de famille, tandis que le vent s’est levé, agitant les fanions tricolores. Les revendications identitaires, la montée des nationalismes régionaux, pourraient être annonciatrices de tempêtes futures. Elles sont le principal défi des autorités fédérales éthiopiennes d’ici aux élections générales prévues en août 2020.

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