AMÉLIE FONTAINE

Comment le live « Nos vies confinées » est devenu une nouvelle façon de créer un lien avec nos lecteurs

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Publié le 13 mai 2020 à 15h00 - Mis à jour le 14 mai 2020 à 15h55

C’était en fin d’après-midi le dimanche 15 mars. Ce dimanche qu’on aurait dû occuper à couvrir le premier tour des élections municipales, mais dont on a senti, à la mi-journée, que la priorité était désormais ailleurs, dans le récit de ce basculement du monde qu’allait être la lutte contre l’épidémie due au coronavirus et son pendant, le confinement.

La direction de la rédaction du Monde décidait alors de lancer deux « task forces », ces équipes spéciales regroupant des journalistes de différents services, mises en place au Monde pour couvrir des actualités majeures : en 2015 pour les attentats, en 2018 pour couvrir le mouvement #metoo, ou en 2019 pour enquêter sur les féminicides.

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La première équipe, nommée « Journal de crise des blouses blanches », couvrirait la « guerre » des soignants et des malades contre le virus, au travers, notamment, de journaux de bord. Prenant le pilotage de la seconde, bientôt baptisée « Nos vies confinées », notre mission était de raconter au mieux ce qu’allait être le quotidien du confinement dans toutes ses dimensions, heureuses ou dramatiques. Il s’agissait aussi d’être pourvoyeurs de conseils, d’initiatives, et disons-le, d’histoires moins anxiogènes, de bonnes nouvelles.

La bonne nouvelle, cette mal aimée des journalistes, qui rechignent à parler, comme le veut la phrase type, « des trains qui arrivent à l’heure ». Serait-ce moins légitime de mettre son exigence journalistique au service de sujets qui réchauffent, encouragent, font espérer ? Non, défendent depuis plusieurs années déjà les promoteurs du « sojo » (le journalisme de solutions) ou du prix Reporters d’espoirs.

Un lieu de témoignages des lecteurs confinés

Un aperçu du « live » du 7 mai, à 17 h 30, l’heure de sa fermeture quotidienne.

Lors de la première réunion (par visioconférence) de coordination de l’équipe, le 16 mars, les sujets fusent. Mais nous avons l’intuition que cela ne suffira pas. Que notre idée de fond doit s’incarner dans une forme. La vie confinée, c’est être coupé du monde. En tant que média, il est fondamental que nous jouions notre rôle de lien. N’est-ce pas notamment ce lien, parmi d’autres causes, qui nous fait tant défaut dans les enquêtes annuelles qui racontent la terrible érosion de la confiance des citoyens envers les journalistes ?

La solution, nous l’avions sous les yeux. Depuis quelques jours, le site du Monde affichait à sa « une » un live, ce fil permettant de suivre, minute par minute, les actualités liées à la pandémie. Un fil dont les lecteurs sont familiers et dont on sait, par nos expériences précédentes — notamment durant les attentats de 2015 — qu’ils viennent le consulter autant pour y lire les dernières informations que pour y retrouver la chaleur d’une petite communauté. Et si nous détournions cet outil conçu afin de traiter l’actualité brûlante pour en créer un d’un nouveau genre ? Depuis quelques années, le live est déjà utilisé par les journalistes du service Sports pour commenter en direct certaines compétitions sportives. Leur ton badin, qui tranche avec le ton des lives d’actualité, a suscité l’adhésion d’une communauté de fidèles.

A côté de ces deux modèles, un troisième type de live était à imaginer. Il ne dirait rien de l’actualité du virus. Ne dirait presque rien de l’actualité tout court, une pratique à rebours de nos réflexes de journalistes. Il serait d’abord un lieu de témoignages des lecteurs confinés, un lieu de réponses à leurs questions pratiques, quotidiennes, un lieu d’ouverture de leurs horizons réduits. Un « slow live », l’a-t-on nommé entre nous — un live lent, à l’opposé, là encore, du rythme effréné de l’actualité et de nos pratiques journalistiques habituelles.

Dans ce « slow live », les lecteurs nous racontent leur quotidien en temps de confinement, des anecdotes les plus drôles aux réflexions les plus sombres.

Un live au ton plus intime, plus personnel, où l’on se permettrait donc de publier des bonnes nouvelles en ces temps difficiles, mais aussi des pépites créatives ou drôles glanées sur les réseaux sociaux ; où l’on demanderait aux lecteurs de nous transmettre des photos prises de leur fenêtre ; où ils nous raconteraient aussi bien leur stress de télétravailleur avec enfants que les anecdotes les plus absurdes de leur confinement.

Les journées de ce live sans actualité seraient rythmées par des rendez-vous réguliers : une question pour ouvrir la discussion le matin et récolter les témoignages des lecteurs, dont une sélection serait diffusée toute la matinée. Un rendez-vous « recette » le midi ; un tchat avec un expert (psychologue, sociologue, philosophe, écrivain, membre d’une association, etc.) chaque après-midi ; suivi de « recommandations » pour occuper sa soirée confinée. Une sélection d’articles de la rédaction y serait également mise en avant toute au long de la journée.

Des « liveurs » puisés dans toute la rédaction

Des tchats avec des experts sont proposés chaque après-midi.

Un projet ambitieux : pour qu’il fonctionne toute la semaine de 10 heures à 17 h 30, il a fallu deux coordonnatrices à temps plein, et trouver deux journalistes « liveurs » par jour, puisés dans toute la rédaction — celle du site Internet, ainsi que des services Sports, Campus, Culture, Pixels, Les Décodeurs, Economie, Politique, etc. « Liver » (et « slow liver ») est une pratique intense — il est peu judicieux d’assigner cinq jours par semaine la même personne à cette tâche. L’expérience, pour fonctionner, se devait d’être collective.

Restait à trouver le ton juste, le bon équilibre entre les sujets abordés. Au risque de paraître trop décalé, voire déplacé, étant donné la gravité de la crise actuelle. Le premier jour de ce live d’un genre nouveau, le 23 mars, fit taire nos doutes. Une semaine après le début du confinement, les témoignages de lecteurs sur leurs premiers pas, parfois très difficiles, dans ce nouveau mode de vie affluaient, cohabitant sans encombre avec les conseils de vie quotidienne, recettes et contenus joyeux. L’organisation d’un tchat dans l’après-midi avec un psychiatre spécialiste des écrans permettait de répondre aux interrogations des internautes confinés, déjà affolés par la place qu’avaient soudainement pris les écrans dans leur vie.

Le premier message publié sur ce « live », le 23 mars, fait référence au film « Un jour sans fin » (1993), de Harold Ramis.

Les lecteurs ont semblé adhérer rapidement à l’esprit de ce live. Leurs contributions se sont révélées d’excellente qualité, avec des témoignages solides et structurés, et une absence quasi totale (et extraordinaire pour qui pratique le live) de « trolls », ces contributeurs qui font tout pour créer polémiques et débats stériles.

Chaque jour, des centaines de personnes ont témoigné de leur quotidien pendant le confinement.

Nous recevons plusieurs centaines de contributions par jour, plus d’un millier les grosses journées, pour une moyenne de 72 000 visites quotidiennes. A ne pas comparer bien sûr avec la moyenne du live d’actualité qui peut dépasser le million de visites quotidiennes ! Mais la mission du slow live est ailleurs. Un élément notable est ainsi le « temps d’engagement » quotidien des lecteurs, c’est-à-dire le temps qu’ils y passent. Sur les premières journées de mai, il oscille entre quinze et vingt minutes, contre dix minutes pour le live d’actualité, se positionnant ainsi comme l’un des contenus du Monde.fr sur lequel les lecteurs ont passé le plus de temps.

« Des liens invisibles »

Beaucoup de lecteurs nous disent que cet espace est devenu pour eux un rendez-vous quotidien attendu. Le slow live est un lieu d’échanges (comme ce jour où chacun a partagé ses idées pour maintenir le lien avec les grands-parents), une communauté avec ses habitudes, ses codes, ses feuilletons — souvent à l’origine même des lecteurs. C’est l’une d’entre eux qui le résume le mieux :

Un espace qui « fait du bien ». Le terme est revenu souvent dans les remerciements des lecteurs les plus fidèles. Mais est-ce là la vocation première du journalisme et d’un média comme le Monde ? Non, mais ce slow live a également été une formidable occasion d’informer — en partageant des conseils et des articles du Monde au fil du live — mais aussi, et surtout, de nous informer sur l’état de la France confinée.

Alors que, nous-mêmes contraints au télétravail, privés pour la plupart de reportages, nous devions couvrir l’une des plus grandes crises traversées par le pays au cours de ces dernières décennies, ce live nous permit, un peu, d’entrer dans les foyers, dans les têtes, dans l’intimité confinée. D’entrapercevoir le quotidien des Français confinés, leurs inquiétudes, leurs drames, leurs joies aussi. Avec un vrai biais, certes — les lecteurs du Monde ne sont pas représentatifs de la France dans son ensemble —, mais ce premier fil nous permit de lancer des articles et enquêtes plus fouillés pour raconter la France confinée.

Un des milliers de témoignages recueillis dans le « slow-live ». Ce jour-là se posait la question de la reprise de l’école la semaine du 11 mai.

Reste à savoir ce que ce fil, cette communauté, va devenir alors que la France commence son déconfinement. Nous attendons de voir comment vont réagir les lecteurs. Vont-ils nous quitter peu à peu ou vont-ils, au contraire, continuer à suivre ce live ? N’y aurait-il pas, alors, quelque chose à maintenir au-delà du confinement, pour vivre à leurs côtés la crise économique et sociale qui s’annonce ? L’expérience de ce live nous montre, en tout cas, que nos lecteurs sont demandeurs d’une conversation à hauteur d’hommes et de femmes, qui peut venir utilement compléter notre couverture de l’actualité.

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