HELENE BEKMEZIAN

« Le Monde » au temps du coronavirus, une rédaction presque entièrement confinée

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Publié le 25 mars 2020 à 23h20 - Mis à jour le 26 mars 2020 à 15h14

L’immeuble du Monde, dans le 13e arrondissement parisien, est comme hanté depuis le début du confinement. Certes, quelques rares salariés s’y rendent encore : personnel de sécurité, équipes informatiques, membres de la hiérarchie de la rédaction… Une quinzaine de personnes par jour tout au plus.

Dans les espaces de bureaux, des dizaines d’écrans d’ordinateurs sont pourtant allumés et comme activés par une force invisible. Devant des fauteuils vides, des fenêtres s’ouvrent et se ferment sur les écrans, les curseurs se déplacent, des lettres, des mots, des phrases, des pages apparaissent.

José Bolufer, le directeur informatique du groupe Le Monde, entré au journal en 1988, n’oubliera jamais le sentiment qui l’a envahi quand il a traversé ces bureaux déserts et qu’il a senti la rédaction malgré tout – et plus que jamais – au travail. « En pointe, nous avons atteint jusqu’à 530 connexions simultanées à distance », note-t-il. Ces connexions dites « VPN » (pour réseau virtuel privé) qui permettent de prendre à distance le contrôle de son propre ordinateur de bureau.

Le mardi 17 mars, les locaux se vident

Entre le jeudi 12 mars, date à laquelle Louis Dreyfus, président du directoire du Monde, et Jérôme Fenoglio, directeur du journal, ont adressé un message enjoignant à « tous les collaborateurs dont la présence physique dans les locaux n’est pas indispensable pour la publication numérique et papier ainsi que pour le fonctionnement des services non rédactionnels » de rejoindre leur domicile et de se mettre en télétravail, et le mardi 17, jour du début du confinement, les locaux du Monde et de l’ensemble des titres du groupe se sont presque entièrement vidés.

Le bureau de Laetitia Clavreul, de La Matinale, pendant une visioconférence.
Le bureau de Laetitia Clavreul, de La Matinale, pendant une visioconférence. LAETITIA CLAVREUL

« Le dimanche 15 mars, pour le premier tour des élections municipales, nous sommes venus à la rédaction, raconte Elvire Camus, rédactrice en chef adjointe du site Internet. Vers 17 heures, vu comment les choses tournaient, on s’est dit qu’il fallait changer notre fusil d’épaule et on a demandé à une partie de l’équipe qui devait assurer la soirée électorale de le faire depuis chez elle. »

« C’était un saut dans l’inconnu : traiter de l’actualité probablement la plus forte depuis 1945 tout en mettant 500 journalistes en télétravail en moins de 48 heures », Luc Bronner, directeur de la rédaction du « Monde »

Comme par miracle, le quotidien a continué à être publié, imprimé et distribué, et le site Lemonde.fr à fonctionner en continu, sans que les lecteurs ne réalisent qu’ils sont désormais fabriqués par des journalistes installés à leur domicile. Même si les médias font partie des secteurs autorisés à poursuivre leur activité, la rédaction du Monde est – comme la majorité des Français – confinée chez elle.

« C’était un saut dans l’inconnu : traiter de l’actualité probablement la plus forte depuis la fin de la seconde guerre mondiale tout en mettant 500 journalistes en télétravail en moins de quarante-huit heures, estime Luc Bronner, le directeur de la rédaction du Monde, l’un des rares à se rendre encore régulièrement au journal. Et on n’a connu aucun accident majeur. Chapeau à l’informatique. »

Le bureau de Renaud Machart, du service radio-télévision.
Le bureau de Renaud Machart, du service radio-télévision. RENAUD MACHART

Le 26 février, José Bolufer est de retour d’un court séjour en Espagne et passablement inquiet de ce qu’il y a entendu sur l’arrivée imminente de la crise du coronavirus. Deux jours plus tard, la direction du groupe fait le point sur les capacités à mettre en place le télétravail : le groupe ne dispose alors que de 200 licences VPN.

La semaine suivante, cette capacité est doublée, avec la possibilité d’utiliser des licences supplémentaires en cas de dépassement, sachant que le groupe Le Monde compte environ 1 450 collaborateurs, mais que certains peuvent travailler à distance sans accès VPN.

Bricolage d’un espace de travail maison

Tout est donc prêt pour que le télétravail se mette en place à une échelle sans précédent. Sauf que les collaborateurs ne possèdent pas toujours le matériel nécessaire à leur domicile. Certains partent donc avec leur ordinateur de bureau. Celles et ceux qui travaillent sur la maquette, le graphisme ou la vidéo emportent les postes et les écrans spéciaux nécessaires pour utiliser les logiciels dont ils ont besoin.

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Chacun, chez soi, se bricole un espace de travail. Une rédactrice réquisitionne les pupitres de ses deux jeunes fils pour se faire un bureau dans son salon. Une éditrice tire des câbles et monte une tente pour pouvoir travailler du seul endroit de son jardin où elle trouve de la 4G. Une jeune journaliste, confinée chez ses parents, retrouve sa chambre d’adolescente, où ses peluches et ses vieux posters semblaient l’attendre, et s’installe au bureau où, il y a quelques années encore, elle rédigeait ses dissertations. « Le contraste est saisissant entre ce cocon que j’ai retrouvé et le côté anxiogène des informations que j’y suis amenée à traiter », note-t-elle.

Apparition d’un enfant ou d’un chat à l’écran

Chez Isabelle Régnier, du service culture.
Chez Isabelle Régnier, du service culture. ISABELLE REGNIER

En quelques heures, une nouvelle organisation et de nouveaux outils se mettent en place. La conférence de rédaction de midi, qui réunit traditionnellement une trentaine de représentants des services de la rédaction, se tient désormais via l’application de visioconférence Google Hangouts Meet.

N’y participent physiquement qu’environ cinq personnes, qui se tiennent à distance réglementaire les unes des autres. Toutes les autres sont connectées depuis chez elles. Ce qui favorise quelques moments de respiration et de rire collectif : l’apparition impromptue d’un enfant ou d’un chat à l’écran, un échange un peu vif avec un conjoint alors que le micro est resté ouvert… Chacun apprend à se discipliner et à n’activer son micro que quand son tour de prendre la parole est arrivé.

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Du côté du site Internet, c’est la messagerie Slack qui est devenue l’outil numéro un de communication, « une salle de réunion virtuelle », selon les mots d’Alexandre Pouchard, rédacteur en chef adjoint du site Internet. Les boucles de mails se multiplient aussi, jusqu’à devenir parfois ingérables : l’adresse [email protected], créée pour partager des idées de sujets, s’est retrouvée rapidement noyée sous les messages en tout genre et a finalement été abandonnée.

Deux équipes spéciales ont été constituées : l’une suit au jour le jour la bataille des blouses blanches, l’autre raconte la vie confinée des Français

« Les premiers jours, il y a eu beaucoup d’initiatives désordonnées, reconnaît Simon Roger, chef du service « planète ». Il a fallu se coordonner entre services pour déterminer qui faisait quoi. » « Au début, on a eu du mal à se repérer, confirme la rédactrice Chloé Hecketsweiler, qui – avec ses confrères François Béguin et Paul Benkimoun – est au cœur depuis un mois déjà de la “cellule Covid-19”. On passait la journée à s’organiser et on se retrouvait à 20 h 30 avec nos interlocuteurs à appeler et notre article à rédiger dans la nuit. »

Le bureau de Pierre Breteau, journaliste aux Décodeurs.
Le bureau de Pierre Breteau, journaliste aux Décodeurs. PIERRE BRETEAU

Deux équipes spéciales de journalistes venus de tous les services de la rédaction ont été constituées : l’une pour suivre au jour le jour la bataille des blouses blanches, l’autre pour raconter la vie confinée des Français.

« Cette organisation requiert une énergie collective énorme, notamment au niveau de la coordination, remarque Luc Bronner. En même temps, tout devient plus simple, des circuits courts se mettent en place, les arbitrages à rendre sont infiniment plus fluides que d’habitude… et heureusement ! »

Trois personnes sur place pour boucler

La table de bouclage du quotidien « papier », qui accueille normalement jusqu’à 10 h 30 une dizaine de journalistes de la direction de la rédaction, de l’édition, de la correction, de la direction artistique, de l’iconographie et de la photogravure, a été réduite à trois personnes. Les autres intervenants travaillent à distance mais échangent en direct par l’application audio Hangouts. « Ça ne change pas tant que ça, estime Sabine Ledoux, chef d’édition du Monde. Devant son ordinateur et avec la connexion audio, c’est comme si on était à côté les uns des autres. »

Le bureau d’Alexandre Pouchard, rédacteur en chef au monde.fr.
Le bureau d’Alexandre Pouchard, rédacteur en chef au monde.fr. ALEXANDRE POUCHARD

Sur le site, les équipes ont été renforcées pour assurer les « live » quasi permanents, un exercice particulièrement énergivore mais plébiscité par les internautes : on y a recensé jusqu’à 12 300 questions, témoignages ou messages de lecteurs par jour. Evidemment, seule une petite partie d’entre eux peut être publiée et traitée par les deux journalistes se trouvant devant leur écran, ce qui peut occasionner une certaine frustration.

« Le live crée un lien très particulier avec les lecteurs, explique la journaliste Camille Bordenet. La semaine dernière, quand j’étais de “live en soirée, j’avais l’impression d’être comme sur une radio le soir, avec une communauté d’auditeurs autour de moi. On reçoit beaucoup d’encouragements, et ça fait du bien. Mais c’est aussi beaucoup d’adrénaline et de concentration. »

Chez Pierre Trouvé, du service vidéo du monde.fr.
Chez Pierre Trouvé, du service vidéo du monde.fr. PIERRE TROUVE

« Les gens nous posent beaucoup de questions sur notre organisation interne, veulent savoir depuis où on travaille », a remarqué Marie Slavicek, l’une des trois journalistes qui gèrent les comptes Facebook et Twitter du Monde.

Le bureau de Los Angeles, qui prend les commandes du site tous les jours de 23 heures à 7 heures du matin, a décidé de confiner à leur domicile la quinzaine de collaborateurs qu’il emploie, bien que les règles soient moins strictes en Californie qu’en France.

Traquer les fausses informations

L’équipe des Décodeurs s’est retrouvée en première ligne face aux nombreuses fausses informations qui circulent. Et le constat n’est pas aussi affligeant que ce que l’on pouvait craindre : « Je trouve qu’il y a une prise de conscience, note Adrien Sénécat, journaliste spécialisé dans le “fact-checking”. Sur un sujet aussi grave, les gens réalisent qu’on ne peut pas partager n’importe quoi n’importe comment. Même si on retrouve toujours ceux qui se disent : dans le doute, je partage… »

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Du côté de la fabrication et de la distribution du quotidien papier, les équipes se sont mises également au télétravail… à l’exception d’une personne par jour, qui se rend sur le site de l’imprimerie située au Tremblay-en-France (Seine-Saint-Denis) pour remettre les listes des journaux à envoyer aux abonnés et aux dépositaires de presse. Chez les deux sous-traitants où Le Monde est imprimé (au Tremblay et à Montpellier), l’organisation du travail a été aménagée pour que les équipes se croisent le moins possible.

Des instructions très claires ont été données aux journalistes : pas question de sortir et d’aller en reportage, sauf nécessité absolue

« Nous avons une réunion téléphonique quotidienne pour réajuster les quantités de journaux, raconte Hervé Bonnaud, le chef du service production et diffusion du groupe Le Monde. Un quart des points de vente sont fermés en France mais ceux qui restent ouverts vendent beaucoup de journaux et il faut augmenter les quantités habituelles. De même, à cause de l’exode dont on a beaucoup parlé, la demande de journaux est plus forte que d’habitude chez certains dépositaires en régions. »

Le bureau de Solène Lhénoret à Los Angeles.
Le bureau de Solène Lhénoret à Los Angeles. SOLENE LHENORET

Des instructions très claires ont été données aux journalistes du Monde : il n’est pas question de sortir et d’aller en reportage, sauf nécessité absolue et autorisation de la direction de la rédaction. « Et ce pour deux raisons : la santé des salariés eux-mêmes et le risque de contribuer à la propagation du virus », explique Luc Bronner.

Même chose pour les photographes que le journal fait travailler. « On fait service minimum, affirme Nicolas Jimenez, le chef du service photo. Chaque reportage est validé par la direction de la rédaction, et on s’assure que le photographe est encadré et prend les mêmes précautions que les gens qu’il accompagne. »

« On n’a jamais été autant à distance de notre sujet », constate la journaliste Chloé Hecketsweiler

Une situation inhabituelle et paradoxale pour des journalistes habitués à aller sur le terrain et au contact de leurs interlocuteurs. « On n’a jamais été autant à distance de notre sujet, constate Chloé Hecketsweiler. C’est un risque journalistique, car il devient très difficile d’interroger le discours officiel et de savoir ce qui se passe. C’est la première fois qu’on ne peut compter que sur le regard d’autres personnes pour évaluer la situation et nourrir nos articles. Pour compenser cela, il faut multiplier les sources. »

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Certains profitent du confinement pour innover : Jean-Guillaume Santi a improvisé un studio audio dans sa chambre à coucher et s’apprête à lancer une série de podcasts consacrée à la pandémie. Six jours ont suffi entre le lancement du projet et la mise en ligne du premier épisode, réalisé avec Hervé Morin, le responsable du supplément « Science & médecine ».

Le bureau de Yann Plougastel, journaliste aux hors-séries.
Le bureau de Yann Plougastel, journaliste aux hors-séries. YANN PLOUGASTEL

La question est maintenant de gérer cette organisation sur la durée et d’économiser des collaborateurs mobilisés sur l’actualité et qu’il est parfois difficile de convaincre de prendre du repos. « Il y aura un moment très compliqué, ce sera l’immédiat après-confinement, anticipe Luc Bronner. La rédaction sera épuisée et il y aura une actualité considérable à traiter, notamment sur le plan économique. »

Le mot d’ordre a été rabâché à la rédaction : chacun doit s’imposer des temps de déconnexion et de repos… Car l’onde de choc provoquée par la pandémie se poursuivra bien au-delà de la période de confinement.

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