Hyzyya  

de Mohamed Ben Guitoune

 

 

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Consolez-moi mes amis : j'ai perdu la reine des belles; elle repose sous les pierres du tombeau. Un feu ardent me dévore; je suis à bout. O sort cruel, mon cœur est parti avec la svelte Hyzyya !

 

Hélas ! nous étions heureux naguère, comme au printemps les fleurs des prairies ; que la vie avait pour nous de douceurs ! comme l'ombre d'un fantôme, cette jeune gazelle a disparu, en dépit de moi !

 

Quand elle marchait sans détourner ses regards, ma bien-aimée ravissait la raison; tel le bey du camp. Un large poignard est passé dans sa ceinture. Il est entouré de soldats et suivi de cavaliers des goums, dont chacun s'est empressé à sa rencontre porteur d'un présent. Armé d'un sabre de l'inde, d'un seul mouvement de sa main, il partage une barre de fer ou fend un dur rocher. Que d'hommes il a tué chez les tribus rebelles ! Orgueilleux et superbe, il s'avance comme pour défier.

C'est assez glorifié le bey ! Dis-nous, chanteur, dans une chanson nouvelle, les louanges de la fille d'Ahmed Ben El Bay.

 

Consolez-moi mes amis : j'ai perdu la reine des belles; elle repose sous les pierres du tombeau. Un feu ardent me dévore; je suis à bout. O sort cruel, mon cœur est parti avec la svelte Hyzyya !

 

Elle laisse flotter sa chevelure, qui se déroule ; qu'elle exhale de suaves parfums ! Ses sourcils sont arqués comme deux noun tracés sur un message. Ton oeil est la balle rapide enfermée dans la cartouche d'un fusil européen, qui, aux mains des guerriers atteint sûrement le but. Ta joue est la rose épanouie du matin et le brillant oeillet, et le sang qui l'arrose lui donne l'éclat du soleil. Tes dents ont la blancheur de l'ivoire et dans ta bouche étincelante la salive a la douceur du lait de nos brebis ou du miel apprécié des gourmets.

 

Voyez ce cou plus blanc que le cœur du palmier, cet étui de cristal entouré de colliers d'or ! Ta poitrine est de marbre ; ses deux jumeaux, que caressaient mes mains, sont semblables à ces pommes dont le parfum rend la santé au malade. Ton corps a la blancheur et le poli du papier; on le dirait de coton ou de fine toile de lin ou encore de la neige qui tombe dans une nuit obscure. Hyzyya laisse pendre sa ceinture qui incline vers la terre et dont les tortis entremêles retombent sur son front repli par repli. Regardez ces jambes qui semblent se quereller avec les khelkhals; écoutez le cliquetis des anneaux accouplés surmontant son brodequin !

Nous campions à Bazer. Je saluais chaque matin cette belle et nous goûtions en paix les félicites d'ici-bas. Je portais chaque matin mes souhaits à ma gazelle et j'obéissais à mon sort, heureux comme si j'eusse possédé tous les biens et tous les trésors de la terre : la richesse ne vaut pas le teintement des khelkhals ! Quand je franchissais les collines, je rencontrais Hyzyya. Elle marchait au milieu des prairies, se balançant avec grâce et faisant résonner ses khelkhals. Ma raison s'égarait, mon cœur et mes sens se troublaient.

Après un été passé dans le Tell, nous redescendîmes, ma chère âme et moi, vers le Sahara.

Les litières sont fermées, la poudre retentit ; mon cheval gris me mène vers Hyzyya. On met en route le palanquin de mon amie et l'on campe à Azal ; Sidi l'Ahsen est devant nous et voici Ez-Zerga. (Puis) on se dirige vers Sydy Sa'yd, El-Metke'Ouk et Medoukal aux palmes, (où l'on arrive) dans la soirée. On charge de grand matin, au lever de la brise. Sydy Mehammed, notre gîte, fait I'ornement de cette terre paisible. De là, on conduit les litières a El Mekheraf. Mon cheval gris, comparable a un aigle, m'emporte dans les airs. Je m'achemine vers Ben Seryer avec la belle aux bras tatoués. Quand on a traversé l'Ouad (Jdy), on franchit la hanya et on dresse les tentes à Rous-et-toual, près des sables. Ben Djelal est l'étape de la marche suivante. L'ayant quitté, on campa a El Besbas et enfin à El Herymek même avec ma bien-aimée Hyzyya.

A combien de fêtes primes-nous part ! Lancé dans la carrière, mon cheval gris, comparable a un fantôme, disparaissait totalement avec moi. Hyzyya, grande comme la hampe d'un étendard, me regardait, (montrant) dans son sourire les perles (de sa bouche). Elle parlait par allusions, me faisant (ainsi) comprendre (ce qu'elle voulait dire). La fille de Hamyda était alors comparable a l'étoile du matin ; elle était comme un palmier qui, dans un jardin, est seul grand et droit au milieu de ses semblables. Le vent l'a déraciné ; il l'a arrache pendant qu'il s'inclinait. Je ne m'attendais pas a le voir tomber (cet arbre que) je pensais (devoir être) toujours protégé. Je croyais que le Dieu souverainement bon lui donnerait vie ; mais le Seigneur mon Maître l'a abattu (sur la terre).

Je reprends mon récit. Campés sur l'Ouad Itel, nous ne formions qu'un seul douar. C'est la, ami, que la reine des jouvencelles me dit adieu. C'est en cette nuit qu'elle paya sa dette (à la mort) ; c'est là que la belle aux noirs regards goûta le trépas et quitta le monde. Elle se serrait centre ma poitrine et rendit l'âme sur mon sein. Mes yeux inondèrent mes joues de leurs larmes et je pensai devenir fou : j'errai dans la campagne, ne laissant aucun ravin dans les montagnes ni dans les collines. Elle me ravit ma raison, la belle aux yeux noirs, la descendante d'une race illustre ; elle accrut encore les brûlures de mon cœur !

On I'enveloppa d'un linceul, la fille de l'homme au rang élevé ; ma fièvre empira, ébranlant mon cerveau. On la mit au cercueil, celle qui se parait de magnifiques pendants d'oreilles. Je demeurai stupide, indifférent a tout ce qui m'entourait. On I'emporta dans un palanquin, dans son palanquin coquet, cette dame de beauté, cause de mes chagrins, dont la taille était comme la hampe d'un étandard.

(A suivre)