| Hyzyya (2ème
partie)
de Ben Guittoune Mohamed |
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Sa litière est ornée de
broderies bigarrées brillantes comme l'étoile (du matin), colorées
comme l'arc-en-ciel qui resplendit, quand vient le soir, au milieu des
nuages; elle est tendue de soie et tapissée de brocart. Et je suis, moi
comme un enfant, réduit au désespoir par Hyzyya. Que de tourments j'ai
endurés pour celle dont le profil était si pur ! Je ne pourrai plus
rester dans cette demeure d'ici-bas. Elle est morte du trépas des
martyrs, la belle aux paupières teintées de khol !
On l'emporta vers un pays nommé (Sidi) Khaled et elle se trouva le soir sous les dalles du sépulcre, celle dont les bras étaient ornés de tatouages: cette beauté aux yeux de gazelle avait (à jamais) disparu de ma vue. Ah ! fossoyeur, ménage l'antilope du désert, ne laisse point tomber les pierres sur Hyzyya ! Je t'en adjure par le Saint Livre, par les lettres (qui forment le nom) du Dispensateur de tout bien, ne fais point tomber de terre sur la dame au miroir. S'il fallait la disputer à des rivaux, je fondrais résolument sur trois groupes de guerriers; je l'enlèverais par la force des armes à une tribu ennemie et, dussé-je le jurer par la tête de cette beauté aux yeux noirs, je ne compterais pas mes adversaires, fussent-ils cent ! Si elle devait rester au plus fort, je jure qu'elle ne me serait pas ravie: j'attaquerais, au nom de Hyzyya, des cavaliers sans nombre ! Si elle devait être la trophée du combat, vous entendriez le récit de mes exploits: je l'enlèverais de haute lutte, je m'y engagerais devant témoins. S'il fallait la mériter dans des rencontres tumultueuses, je combattrais des années pour elle, je la conquerrais au prix de persévérants efforts car je suis vaillant. Mais puisque telle est la volonté du Compatissant Maître des Mondes, je ne puis détourner de moi cette calamité. Patience ! Patience ! Patience ! J'attends le moment de te rejoindre ; je pense à toi, ma bien-aimée, à toi-seule. Nobles amis, mon cheval gris me tuait quand il s'élançait ! Après mon amie, lui aussi est parti et m'a quitté. Mon coursier, parmi ces collines, l'emportait sur les autres chevaux et quand il se trouvait mêlé au tumulte de la guerre, on le voyait en tête du peloton. Quels prodiges n'accomplissait-il pas dans l'arène guerrière ! Il se montrait au premier rang de ses semblables car sa mère descendait de Rekeby. Combien il excellait dans les joutes entre les douars à la suite de la tribu en marche ; je tournoyais avec lui, insouciant de ma destinée ! Un mois plus tard ce cheval n'était plus chez moi: trente jours après Hyzyya cette noble bête mourut et resta dans un précipice. Il ne survécut pas à ma bien-aimée ; tous deux sont partis me faisant d'éternels adieux. O douleur, les rênes de mon cheval gris sont tombées de mes mains ! En me laissant derrière eux, Dieu a fait de ma vie une mort ; pour eux je me meurs. Ah ! cruel malheur ! Je pleure de cette séparation comme peut pleurer un amant. Mon cœur brûle chaque jour d'avantage et mon bonheur a fui. O mes yeux, pourquoi tant de larmes ! Cessez de vous plaindre. Sans doute les plaisirs de monde vous raviront. Ne me ferez-vous point grâce ? Mon âme voit grandir ses tourments : la belle aux cils noirs qui faisait la joie de mon cœur repose sous terre. Je pleure, et ma tête blanchit, pour la beauté aux dents de perles. Mes yeux ne peuvent supporter la séparation de leur amie ! Le soleil qui nous éclaire monte au zénith puis gagne l'Occident ; il disparaît après avoir atteint au milieu du jour le sommet de la voûte céleste. La lune, qui apparaît et brille en ramadan, voit venir l'heure du coucher et dit adieu au monde. J'emploie ces comparaisons pour la reine du siècle, la fille d'Ahmed, descendante d'une race illustre, fille de Douaouda. Telle est la volonté de Dieu, mon Maître Tout-Puissant. Le Seigneur a manifesté sa volonté et a emporté Hyzyya. Donne-moi la patience, mon Dieu ! Mon cœur meurt de son mal ; l'amour de Hyzyya me l'a ravi quand elle a quitté la terre ! Elle vaut deux cents chevaux des meilleures bêtes de race. Ajoutez-y cent cavales toutes issues de Rekeby. Elle vaut un troupeau de mille chameaux ; elle vaut un bois de palmiers dans les Zyban. Elle vaut tout le pays du Djeryd, tant ce qui est proche que ce qui s'étend au loin ; elle vaut le pays des nègres esclaves et les gens du Haousa par milliers. Elle vaut les Arabes du Tell et ceux du Sahara et tous les campements des tribus, aussi loin que puissent atteindre les caravanes voyageant par tous les chemins. Elle vaut ceux qui mènent la vie nomade et ceux qui habitent les deux continents ; elle vaut ceux qui, sédentaires, sont devenus citadins. Elle vaut des trésors de richesse, la belle aux beaux yeux, et si tu trouves que c'est peu, ajoutes-y les gens des villes. Elle vaut les troupeaux des tribus et l'or travaillé (par les orfèvres) ; elle vaut les palmiers du Dra' et le pays des Chaouyya. Elle vaut les richesses contenues dans les océans, dans les campagnes et dans les villes, au-delà du Djebel 'Amour et jusqu'à Ghardaya. Elle vaut, elle vaut le Mzab et les plaines du Zab, hormis les gens des quoubba, hormis les saints hommes amis de Dieu. Elle vaut les chevaux (recouverts de riches) carapatons et l'étoile qui brille quand arrive la nuit. C'est peu, c'est peu ! pour ma bien-aimée, l'unique remède à mes maux. O Dieu Majestueux, pardonne au pauvre malheureux ; pardonne, mon Seigneur et mon Maître, à celui qui gémit à tes pieds ! Vingt-trois ans ! C'était l'age de celle qui se parait d'une écharpe de soie ; mon amour l'a suivie, il ne revivra jamais plus dans mon cœur. Consolez-moi, o mon Dieu, de la perte de la gazelle des gazelles qui habite le ténébreux séjour, l'éternelle demeure ! Consolez-moi, mes amis, d'avoir perdu celle qu'on eut dit un faucon sur son aire ! Elle n'a laissé d'elle que son nom donné au campement où elle s'éteignit. Consolez-moi, o hommes ! J'ai perdu la belle aux khelkhals d'argent pur ; on l'a recouverte d'un voile de pierre reposant sur des fondations bien bâties. Amis, consolez-moi de sa perte ! C'était la cavale de Dyab : elle n'a jamais obéi à un autre cavalier que moi ! J'avais, de ma main, tatoué des dessins quadrillés la poitrine de cette beauté vêtue d'une fine tunique et aussi les poignets de ma chère âme. Bleus comme le col du ramier, leurs traits ne se heurtaient pas ; parfaitement formés, quoique sans qalam, ils étaient l'œuvre de mes mains. Je les avais tracés entre ses seins, leur donnant d'heureuses proportions et au dessus des bracelets qui paraient ses poignets j'avais écris mon nom. Et même sur sa jambe j'avais figuré une palme ; que ma main l'avait bien faite ! Ce sont là les jeux du sort ! Sa'id, toujours épris de toi, ne te reverra plus ; le seul souvenir de ton nom lui ravit le sentiment ! Pardonne-moi, Dieu compatissant ; pardonne aussi (à tous les assistants). Sa'id est triste ; il pleure celle qui lui était chère comme son âme. Pardonne, Seigneur, à cet amant, pardonne à Hyzyya ; réunis-les dans le sommeil, Toi qui es le Très-haut. Pardonne à l'auteur qui a composé ce poème et en a disposé les vers : c'est deux mim, un ha, un dal (Mohamed) qui a rapporté ce récit. O Toi qui connaît l'avenir, donne la résignation à ce fou d'amour. Je pleure comme un exilé ; mes larmes apitoieraient mes ennemis ! Je repousse la nourriture que ma bouche trouve insipide et le sommeil lui-même est refusé à ma paupière ! Entre la mort de ma bien-aimée et la composition de cette pièce, trois jours seulement s'écoulèrent. Elle me quitta, me disant adieu, et ne revint point vers moi. Cette chanson, o vous qui m'écoutez, a été achevée en l'an mil deux cent complétez-en la date en y ajoutant quatre-vingt dix, auxquels vous joindrez les cinq qui restent (1295 de l'Hégire). Cette poésie d'Ould Es Seryr, nous l'avons composée par manière de souvenir ; c'est dans le mois de l'Ayd el-Kebir que nous avons fait cette chanson, à Sidi Khaled ben Sinan. Un tel (Mohammed) Ben Guitoune, a dit de celle naguère vous vites encore vivante : Mon coeur est parti avec la svelte Hyzzyya ! |